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Mardi 26 Août 2008
Le Candidat  - My Blog


« Bon dit le Directeur des ressources humaines, passons tout de suite aux choses sérieuses. Je n’ai pas lu votre CV, je ne vous connais pas, le seul jugement que j’ai de vous est basé sur votre physique et sur votre tenue. J’ai remarqué que vous aviez remercié mon assistante pour vous avoir installé sur cette chaise tout en refusant le café qu’elle vous a proposé. Cela dénote une certaine fébrilité, le souci de faire poli. Hélas, cette attitude ne dégage aucun punch, aucune assurance. Je tiens des statistiques sur les entretiens que je mène. J’en ai trois cent cinquante à mon actif. Sur trois cents cinquante candidats, seuls dix ont accepté le café. Sept ont obtenu un poste. La moyenne d’échec enregistré par ceux qui refusent le café est de 91%. Au moment où je vous parle, il y a donc neuf chances sur dix qu’on ne vous rappelle plus à la suite de cette conversation. Maintenant, présentez vous.
_ Oui alors hésite le candidat, je m’appelle D…
_ Non, non bondit le DRH, ne me sortez pas vos salades de candidat idéal. Je veux de l’originalité. » Sans se retourner, il pointe le doigt vers le tableau d’un homme d’environ une trentaine d’année accroché derrière son dos. « Vous voyez ce jeune homme dans le tableau ? »
Le candidat fait oui de la tête.
_Ce mec là est le premier Marocain dans le monde des multinationales à diriger une région regroupant l’Europe, l’Afrique et le Moyen Orient. Ce mec là, je l’ai recruté au bout de sept minutes d’entretien. Il a entamé sa carrière chez nous en tant que Responsable trésorerie. Vous vous rendez compte, il a occupé un poste impasse. Rien ni personne n’aurais misé un centime sur lui. Mais moi, voyez vous, j’ai tout de suite su qu’il allait faire exploser toutes les normes. Et les faits m’ont donné raison. » Il croise les bras derrière sa tête, prend une inspiration et continue. « Majid Zahidi est aujourd’hui le plus jeune arabe à truster ce niveau de responsabilités dans le monde des circuits intégrés. Depuis qu’il gère notre région, nous avons taillé des croupières jusque dans le trou du cul de Cisco ». Il s’arrête et observe le candidat avec l’expression d’un forcené, une mèche lui collant au front. « Calmons nous enchaine-t-il en réajustant ses cheveux, les plaquant des deux mains. Bon, je réitère ma question : Présentez vous.
_Très bien je…
_ hop hop hop hop coupe le DRH, D’abord laissez moi vous informer que cet entretien s’achèvera automatiquement lorsque cous aurez cumulé cinq ratés. Je m’autorise toute discrétion en matière de définition des ratés. Cela peut aller d’une faute de langue jusqu’au fait de regarder le sol, une respiration trop saccadée peut vous coûter le poste, un débit de parole irrégulier vous disqualifiera sans retour aucun. Jusqu’à présent vous avez cumulé deux ratés. Ne comptez pas sur moi pour vous dire lesquels. Maintenant, reprenez. »
_ Je ne sais vraiment pas quoi dire annone le candidat en tremblant, j’ai…comment dire très peu l’habitude de ce genre d’entretien. Vous me demandez de me présenter et bien j’ai 27 ans, de l’ambition à en revendre et une grande envie de mettre mon énergie au service d’Intel Maroc. L’univers des semi-conducteurs m’a passionné depuis mon plus jeune âge. A tel point qu’en fait à douze ans j’ai obtenu, en parallèle à mes études, plusieurs certificats d’électricien. Après Le Bac, je me destinais vers une formation en ingénierie informatique mais un certain nombre de circonstances personnelles m’ont amené à réviser cette ambition.
_ Très bien Monsieur Zahidi reprend le DRH en pianotant sur son Blackberry, Je vous estime en droit de savoir, que votre petit discours vous a valu en tout et pour tout, sans compter le formidable ennui que vous m’avez causé, la bagatelle de deux autres ratés. Ce qui, selon mon calcul, vous en fait quatre. Et quatre ratés, c’est le couloir de la mort, c’est l’antichambre du rejet de dossier prématuré. Disons que votre lettre de remerciement et tapée, signée et timbrée. Ne reste plus que de la glisser dans une boîte aux lettres, et le tour est joué. Mais bon sang, réagissez, sortez ce que vous avez dans le ventre. Si vous saviez le nombre de gens moyens comme vous que je dois me coltiner sur une année, vous vous sentiriez obligé de sortir du lot. Dites quelque chose d’intéressant mon ami, surprenez moi, ne me ressassez pas les sempiternelles inepties sur vos ambitions, vos rêves d’enfance et vos espoirs brisés. Vous êtes vaporeux, vous êtes insipide, vous êtes invisible. Remédiez-y tout de suite. Vous avez deux minutes pour vous refaire. Ce délai passé, vous sortirez de ce bureau sans jamais y remettre les pieds. Jamais, j’y veillerais personnellement. Ah, autre chose. Si vous persistez à bafouiller pendant le temps qui vous est imparti, je veillerais par pur goût du jeu à ce qu’aucune multinationale dans ce pays ne s’intéresse jamais à votre cas. Beaucoup disent que j’ai le bras long, ne m’obligez pas à en faire usage. Maintenant, ou bien vous reprenez, ou bien vous disparaissez. Mais avant cela, je veux partager une petite vérité factuelle avec vous. Aucun candidat ayant cumulé quatre ratés n’a jamais refait son retard. Aucun. »

C’est alors que le candidat se met debout, enlève sa veste qu’il déroule soigneusement sur le dossier de la chaise, défait sa cravate, retrousse les manches de sa chemise avant de se rasseoir. Ensuite, il se met à parler.
_ Vous vous appelez Hamid Lahjoujji, vous êtes né le 29 aout 1955 ce qui vous fera 53 ans dans exactement 15 jours. Vous êtres Directeur des Ressources humaines chez Intel depuis le 20 mai 1996. Auparavant, votre avez été responsable du personnel Chez Cementeria Maroc Du 5 Decembre 1983 au 31 mai 1988. Période pendant laquelle, vous, ainsi que Le Directeur financier: Mr Chahid Maghrour avez été limogé pour abus de bien sociaux après qu’on ai établi votre responsabilité dans le détournement massif de fonds versés par l’état au titre de la TVA récupérable. On peut dire avec du recul que vous ne vous en êtes pas trop de mal sorti au vu de la gravité des charges retenues contre vous. A L’époque vous vous appeliez non pas Lahjoujji mais El Hajjaji. L’affaire, sans s’être trop ébruité, a quand même fait l’objet de quelques articles virulents dans certains journaux de gauche. Vous avez ainsi changé votre prénom pour espérer retrouver du travail. Le traumatisme que vous avez subit suite à cette affaire vous a incité à faire un remue-ménage complet dans votre vie. Mais cela ne vous a pas suffi. En changeant d’identité, il fallait changer de famille. Par conséquent, vous avez fait croire avec la complicité de Larbi El Mandri votre avocat et meilleur ami que vous vous êtes noyés au cours d’une partie de pêche dans le grand large. Votre disparition date du 23 Juin 1987. Deux ans plus tard, le 17 Mars 1989 vous refaites surface sous votre patronyme actuel, et vous arrangez pour vous faire embaucher chez Arthur Andersen en tant que Consultant RH. Vous vous démarquez assez rapidement grâce à votre capacité à faire trainer vos missions en longueur, facturant régulièrement de las sorte à vos clients le double voire le triple du coût habituel d’une mission de conseil. En Février 91, vous refusez une promotion au poste d’associé gérant par peur d’attirer sur vous une attention compromettante. Face à l’incompréhension générale, vous prétextez une incapacité maladive à soutenir un tel niveau de responsabilité et vous empressez de démissionnez. S’ensuit une deuxième disparition prolongée pendant laquelle vous tentez sans succès d’obtenir un visa pour les Etats-Unis. En Aout 92, par l’entremise de Larbi El Mandri, vous parvenez à convaincre un armateur fortuné, Hicham Omari, d’engagez des fonds importants dans la construction d’un centre commercial à El Jadidi. Vous supervisez le chantier pendant les huit mois que celui ci dure mais l’affaire échoue très vite car, l’armateur ne rentrant pas dans ses frais au terme des six premiers mois d’exploitation, interrompt subitement toute forme de financement. Vous avez souscrit un crédit important afin de détenir une part sociale dans l’affaire, par conséquent, vous trouvant en incapacité chronique de remboursement, vous vous évaporez une troisième fois. Lorsque vous refaites surface au printemps 95, c’est sous votre identité actuelle. A ce stade, vous avez maîtrisé l’art de la dissimulation, le faux et l’usage de faux, notamment, dans la fabrication de CV contrefaits. Cette faculté vous permet de berner les dirigeants de Intel Maroc pendant les six mois qu’ont duré vos pourparlers avec le management Américain. Vos mensonges à propos de vos expériences passés sont tellement gros que personne n’ose mettre en doute votre supposée sincérité. Votre intrépidité vous décroche l’emploi que vous occupez à ce jour. Le Jeune homme sur le portrait dont vous êtes si fier, n’est autre que le fils de votre ami larbi El Mandri. Ce dernier, appâté par votre ascension sociale, vous a soumis à un infâme chantage afin que vous embauchiez puis promouviez son fils à un poste de très grande responsabilité dans un temps record. Vous avez cédé et depuis, vous rationalisez vos comportements, vous faisant passer pour un gourou des RH, capable en un coup d’œil de dénicher des talents surs. Vous développez une philosophie de recrutement basée sur l’intimidation et vous illustrez dans le mépris des petits de ce monde, des gens moyens pour reprendre vos propres termes. On vous prête une série d’agressions physiques sur des coursiers, des femmes de ménages et des chauffeurs de voiture. Néanmoins, Comme toute personnalité excentrique, la votre plait aux patrons américains, et bien que ne créant aucune véritable valeur, gérant votre département par l’unique compression des couts, vous avez réussi à imposer, sous le sceau de l’originalité et du style, votre incompétence et votre malice. Vous comprenez que toute chose, bonne ou mauvaise, a une fin ? Vous le comprenez dites moi ?
_ Oui je le comprends réponds le DRH tremblant de tout son corps.
_ Comprenez vous également que la votre viens juste de sonner ?
_ Oui je le comprends répète le DRH se triturant les tempes
_ Comprenez vous également que tout silence à un prix ?
_ Oui fait le DRH, des larmes venant lui strier les joues.
_ Alors écoute moi bien espèce de fils de pute Lâche le Candidat, Je vais te citer cinq chansons des Beatles et tu devras me dire lequel d’entre Lennon et McCartney les a composées. Au bout de quatre ratés, je n’aurais plus de prix et ton secret n’en sera plus un. Si toutefois, ta cervelle de moineau parvient à donner deux bonnes réponses, tu prendras connaissance de mes exigences. On commence tout de suite : Let it be ?
_ Lennon
_Faux. Martha my dear ?
_ Lennon
Faux. A day in the life ?
_ McCartney
_ Faux. For no one ?
_ Mccartney.
_ Got to get you into my life ?
_ McCartney.

Le candidat quitte sa chaise, enfile sa veste, se penche sur le bureau du DRH, trouve une feuille de papier, choisit un stylo dans la collection de Mont Blanc du DRH et rédige un mot. Ensuite, d’un pas leste, confiant, les mains dans les poches, il s’en va, refermant soigneusement la porte derrière lui.
Transi de peur, le DRH observe le papier pendant près d’une heure avant de se résoudre d’en lire le contenu. « Bravo, vous avez réussi le test, on se reverra donc très bientôt ». Une sueur malsaine baigne à présent le dos du DRH. Le téléphone sonne. Au prix d’un effort colossal, il oriente son regard vers le cadran et y voit affiché en lettres luisantes, le nom du Directeur général américain de la filiale : Keith Brewer. Pourtant, ses mains sont paralysées. Il se rend compte que son corps échappe totalement aux commandes de son cerveau. En vingt cinq ans de service chez Intel Maroc, jamais il n’a manqué à l’appel d’un directeur général. Cependant, les affabulations de ce jeune homme l’avaient bousculé dans ses certitudes. Au diable le directeur général pensa-t-il, une obligation autrement plus urgente l’attendait. Il fallait à tout prix s’emparer du CV de ce jeune cadre. Il fallait impérativement annexer un calibre de cette qualité. Le directeur général l’en remerciera plus tard. En vingt cinq ans de carrière chez Intel, jamais il n’avait croisé le chemin d’une intelligence aussi foudroyante. Un être capable d’une telle créativité se devait d’être happé au plus vite. Il lui réserverait le poste de Responsable Stratégie Maghreb. Avec ce candidat, Intel attendrait une dimension nouvelle. Des perspectives de bonus surréaliste inondaient le DRH qui, toujours en état d’apathie contemplait les possibilités infinies offertes par le jeune homme…
C’est à ce moment précis que L’assistante du DRH fit son entrée dans le bureau et se mit à parler.
« Navré Mr Amir, mais comme tout le monde dans le département est en congé, je me suis vu obligé de vous faire interviewer Mr… » Elle consulte un registre « … Hajjouji pour ce poste d’agent de sécurité. »
C’est ainsi que les certitudes du DRH furent davantage ébranlées.





Rédigé par Reda Dalil le Mardi 26 Août 2008 à 23:49 | Permalien | Commentaires (0)

Mercredi 13 Août 2008
Reptilus  - My Blog
En fait, il n’y a pas grand-chose à dire de moi, de ma vie. Celle-ci est on ne peut plus normale, on ne peut plus ennuyante j’irais jusqu’à dire. Chef Comptable chez un revendeur de matériaux de construction spécialisé dans le carrelage, je vogue au gré des jours et m’empêtre dans une routine coulée dans le marbre. Ma vie est l’antithèse du domaine qui m’emploie. Nos clients sont dans une logique de construction, je ne construis rien. Simplement, me maintiens-je à flot avec comme objectif de repousser la noyade à des jours ultérieurs. Comme un bon nombre de marocains, je souffre de la cherté de la vie, de l’inflation du mètre carré à l’achat d’un appartement, des petits restos ayant soudainement doublé le prix des salades mexicaines, des pizzas et des paninis. Mes crédits m’étouffent, résument mon train de vie à la traque de l’essentiel. Les tarifs colossaux de l’énergie me brisent les reins, le super sans plomb qui n’en finit plus de grimper m’empêche de vaquer librement au seul loisir qui me définit en temps qu’être humain indépendant et égoïste, la clope. Je suis passé des Marlboros aux gauloises, aux Fortunas, aux Anfas et finalement aux marquises. A quatorze dirhams cinquante par jour sur un mois, j’en ai pour à peu près cinq cent dirhams. C’est déjà trop, mais je n’y peu rien, une force intérieure m’oblige à m’autoriser cette petite faveur, cette échappée de l’utile, de l’indispensable. Dieu Merci je n’ai pas encore d’enfant et vous comprendrez bientôt que je ne suis pas près d’en avoir, du moins dans cette vie. C’est certainement là l’unique point positif de ma vie. Ma mère et mon père son Morts. Ma mère : physiquement ; mon père : généalogiquement. Depuis avant-hier, j’aurais vécu trente six ans dans ce monde dont vingt six sans mon père, disparu très vite après l’envoi d’un petit papier de vingt dirhams signifiant à ma mère qu’elle était répudiée. J’ai donc grandi chez mes grands-parents. Malgré une relative misère, j’ai pu profiter de l’affection de ma grand-mère. Ma mère, jeune au moment de la séparation, s’est remariée et, très conformément au cliché en vigueur, mon beau-père m’a tout de suite perçu comme l’ennemi publique numéro un. Pourtant j’étais appliqué à l’école et sur le plan de la personnalité, l’avis général me plaçait dans la catégorie des gentils, des inoffensifs. C’est donc ma grand-mère qui m’a élevée, très honnêtement, très tendrement, dans le manque de moyens. On m’a annoncé la mort de ma mère, le jour ou j’ai obtenu mon bac. Ma réaction : l’interruption immédiate de mes études. Avec du recul, j’éprouve quand même un certain regret par rapport à cet acte irréfléchi. Cependant, ce fût la ma première affirmation de mon individualité. Si j’avais le pouvoir de changer ma trajectoire pensais-je, j’avais le pouvoir d’agir, de faire, d’influer, d’exister en somme. Mais surtout, j’ai quitté l’école en réaction à la férocité du destin. Etant donné que Dieu se fixe comme objectif de me démonter m’étais-je dit, j’allais lui faciliter la tâche. Et secrètement, en n’entravant pas les plans qu’il avait pour moi, j’en attendais cupidement une sorte de clémence. Rien n’en fût. Aujourd’hui, mon quotidien désastreux en est la preuve vivante. Et comme si tout cela ne suffisait pas. Ma femme, la femme que j’aime, la seule brindille de bonheur dans une vie saccagée, s’est mise à se transformer en monstre. La première écaille remonte à trois ans environ. Une petite plaque rocailleuse sur l’avant bras. Rien de vraiment visible. Une tâche aussi grande qu’un grain de beauté. Mais à mesure que le temps passait, cette tâche prenait du volume. Ma femme, apeuré, pris le parti de cacher sa tare. Aussi, lorsque, deux semaines plus tard, je revis l’écaille, celle-ci s’était développée de telle sorte qu’elle enveloppait tout son bras. Le bras était celui d’un monstre amphibie, un gros lézard, un de ceux qui circulent en liberté dans une île indonésienne. D’abord, la peau se couvre de pustules qui éclatent pour dévoiler une écaille en tous points identique à celle d’un poisson. Ensuite, l’écaille pèle et en dessous émerge un cuir reptilien lisse et verdâtre. J’avais lu un article traitant du cas d’un Indonésien dont le corps, à la suite d’un dérèglement génétique, s’était transformé en tronc d’arbre. Pas exactement en tronc, non. Sa peau prenait la texture d’un tronc d’arbre. L’article comprenait une photo que l’on ne pouvait pas regarder plus de cinq secondes sans être rebuté. Je ne peux plus regarder ma femme. Malgré l’évolution rapide du nouveau derme, je n’ai pas pu me résoudre à l’emmener voir un spécialiste. Elle-même s’y opposait. Hormis une guérisseuse, elle n’a vu personne. La guérisseuse n’avait pas fini de l’ausculter, que, prise d’une transe subite, elle se roulait sur le sol en s’arrachant les cheveux. J’ai du discrètement l’emmener dehors et la déposer sur le trottoir d’en face en racontant aux gens de la rue que je l’avais retrouvée divaguant devant la porte de mon appartement. Heureusement, on me cru et un groupe de concierges l’emmenèrent Dieu sais ou, la tirant parfois par la tignasse. L’état de ma femme fut parfois stationnaire. La nouvelle peau procédait par à-coups. Deux fois par an, la progression se faisait exponentielle et annexait des pans entiers de son corps, une première fois en début d’automne et une deuxième vers la fin de l’été. Le reste du l’année, les pustules n’allaient plus au bout de leur mutation ; elles crevaient mais d’en dessous n’apparaissait aucune trace de cuir. Ma femme ne sortait plus qu’en tchador. Elle a toujours porté le voile, mais autant que je sache, la burka n’a jamais fait parti de ses plans d’avenir. Pourtant cela fait deux ans et demi qu’elle est couverte de la tête aux pieds. Mes devoirs conjugaux, jusqu’au jour ou son sexe s’est entravé de cuir, j’ai continué à les mener à bien. Dans le noir, en évitant les caresses et les baisers car ses lèvres n’avaient plus texture humaine et une odeur fétide se dégageait de sa bouche, mais on le faisait quand même. Les amis qui me parlent d’amour et de sacrifices ne savent pas de quoi ils parlent. Moi, depuis trois ans, j’en ai une idée assez précise. Ma femme, je l’ai aimé depuis le premier jour et je continue à l’aimer et je l’ai aimé quand au réveil, je ramassais par mottes entières, les pelures de sa peau sur le lit. Je ne l’ai jamais obligé à montrer son corps à un médecin. Elle a choisi de vivre son drame dans une dignité silencieuse. C’est son choix, je l’ai respecté. Ma femme, depuis qu’elle est malade, est la proie d’une piété dévote. Elle ne se repose de la prière que pour manger. Oui, sa maladie semble alimenter une voracité barbare. Si je suis sur le point d’arrêter de fumer, c’est à cause de cette anomalie couteuse. Par je ne sais quelle phénomène, ma femme est capable de consommer trente kilos de nourriture par jour. Tout y passe, légumes, viandes, céréales, riz. Un jour je l’ai surprise essayant d’avaler un chat. Elle avait commencé à en mâchouiller la queue pendant que l’animal poussait des hurlements presque humains lorsque je suis rentré. Elle a lâché la pauvre bête et s’est tout bêtement excusé avant de fondre en larmes. Parfois quand elle me parle, je remarque que sa dentition autrefois régulière, s’est affiné, aiguisé. Deux canines dépassent aujourd’hui largement le contour de ses lèvres toutes de cuir masquées. Puisque mes nuits sont faites d’horribles cauchemars, mon sommeil est morcelé. Par conséquent, mes réveils nocturnes se font très fréquents. J’évite en général de l’observer dormir car à deux reprises, j’ai remarqué que ses yeux n’étaient jamais clos. Elle parvenait à dormir les yeux grands ouverts et surtout, particulièrement luisants. De derrière son Tchador, les personnes qu’elle croise dans la rue, ses amis, sa famille, ne voient pas qu’en guise de pupilles, ma femme dispose désormais de losanges noirs sur un fond jaunâtre et ampoulé. Aujourd’hui sa transformation est en passe d’atteindre la phase ultime. Sa langue et sa mâchoire ayant largement muées, elle ne peut guère plus s’exprimer que par des ahanements caverneux. Toutefois, elle arrive à écrire bien qu’assez difficilement car ses phalanges s’étant jointes par une fine membrane cutanée, tenir un stylo lui est une gageure. Quoi qu’il en soit. Hier Soir, j’ai trouvé ce billet au dessus de la télévision. « Tues moi ce soir. ». Je n’ai pas dit un mot suis sorti travailler comme si de rien n’était, comme si le monde tel que je le connais n’avait pas pris une tournure ignoble, surréaliste. Et puis, j’ai réfléchi. Ayant toujours respecté les volontés de ma femme et possédant un petit peu d’instruction, j’ai établi un parallèle entre le crime que j’allais commettre et le fait d’euthanasier un malade condamné. Cela se pratiquait dans d’autres cultures. Ma femme n’avait pas choisie de subir cette monstrueuse mutation. Mais est-ce qu’un malade choisi de mourir dans d’atroces souffrances ? La réponse est non. L’homme est en perpétuelle adaptation à la géométrie variable de la vie. Je me suis dit qu’en éliminant ma femme, je ferais le sale boulot dont le sort s’est affranchi en me la travestissant ainsi.
C’est donc armé d’un couteau à viande dissimulé sous la manche de mon costume que j’entre chez moi en cette soirée du quatorze aout 2008. L’appartement est plongé dans un silence absolu. Aucune lumière n’est allumée hormis la petite ampoule qui éclaire notre chambre à coucher. Je Sors le couteau et vais rejoindre ma femme dans ce qui fut pendant dix ans notre nid d’amour. Quand je pénètre dans la chambre, le couteau fermement dégainé au dessus de ma tête, ce que je vois m’étourdit. Je vois un alligator prêt à se jeter en ma direction. Pétrifié, je lâche le couteau qui heurtant le sol, génère un fracas très vite indistinct. Le son créé ainsi par le choc de la lame contre le carrelage est bien le dernier que mes oreilles écouteront jamais car la gueule de ma femme s’est déjà claquemuré autour mon cou.
Ceci fût une vie.
Rédigé par Reda Dalil le Mercredi 13 Août 2008 à 19:15 | Permalien | Commentaires (4)

Vendredi 16 Mai 2008
'21.1%'  - My Blog
Première partie
- C’est peut être beaucoup 23 % mais les anglais eux pensent que ce n’est pas assez et tu sais ce qu’on dit ;
- Les rosbifs n’ont jamais tout à fait tort finis-je sa phrase comme le temps d’arrêt qu’il a marqué semblait le suggérer.
- Bingo cher ami dit-il, les rosbifs n’ont jamais tout à fait tort.
- Oui mais depuis le temps qu’ils nous ressassent ces histoires de marges bénéficiaires intervient Soumaya, ça leur fait toujours un prétexte solide à ne pas augmenter les salaires.
- Non non non Soumya lâche Rachid, ceci n’a rien à voir avec la progression des salaires dans la boîte, absolument rien. Il tire très lentement sur son cigare qu’il pointe ensuite dans ma direction avant de continuer : « les augmentations de nos cadres dépendent uniquement de leurs performances. Un cadre faiblement augmenté est un cadre à faible rentabilité. C’est aussi simple que ça. »

Ce soir, je reçois la visite de mon patron, Rachid Mellhou. Rachid est à la tête de la filiale Marocaine de Hershey’s, numéro 1 mondial du caramel mou. Je m’occupe du département financier sans prétendre au titre de Directeur. D’ailleurs, ce poste n’existe pas chez Hershey’s Morocco. Et pour cause, les anglais ont depuis trois ans délocalisé une à une toutes les directions fonctionnels vers la Roumanie, ne laissant, pour encadrer la force de vente, qu’une insignifiante unité commerciale composé de moi, contrôleur financier, et d’une responsable en ressource humaine, chargée de veiller au destin de cent cinquante ouvriers et de soixante huit commerciaux. A force de dégraissages, notre entité s’est mise à dégager une marge bénéficiaire de 20 % . La médiane industrielle est de 6 % . Nous évoluons donc à 14 points de plus que la moyenne mondiale. Selon les anglais, ce n’est pas assez. Aussi, lors de la dernière visioconférence pour l’Afrique et le Moyen-Orient, il a été assigné au Maroc de viser un Target ( une cible) de 23%. Je suis le seul et unique financier de la boîte. Pour moi, la situation est claire. Nous sommes en septembre et nous tournons actuellement à 21.1 % de marge. Nous ne sommes plus qu’à deux mois calendaires de la clôture annuelle. Il faudra donc traquer les coûts nous séparant des 23 %. Ni le commercial ni l’unité technique ne peuvent plus supporter de coupes supplémentaires. A ce niveau là, le point mort est très largement dépassé. Plus concrètement, nous sommes arrivés au point ou si d’aventure, la gourmandise nous poussait à éliminer davantage de personnel, nous en perdrions en chiffre d’affaires. Maintenant, voila ce que, en tant que financier, je suis en position de savoir. Par une méchante lubie du destin, mon salaire annuel rapporté au deux mois restant de 2008, équivaut exactement à la somme de charges dont il faudrait se délester pour atteindre les 23% : 112.643 Dhs. D’autres branches de pays émergeants parviennent à fonctionner correctement avec un département financier entièrement externalisé. Mon expérience en la matière me permet de penser que le Maroc survivrait allègrement à ce genre d’ablation. A ce stade, rien n’est officiel. Pourtant, deux choses m’inquiètent. Un : Rachid détient la même information et Deux : il n’a cessé depuis qu’il est là de faire allusion à ma carrière. D’ailleurs, voila que cette enflure s’y remet.
« Tu sais Soumaya, ton mari n’est pas entièrement responsable du rapport catastrophique qu’ont dressé les auditeurs de notre bilan fiscal cette année.
- Ah non ? Anonne Soumaya, rassemblant dans l’expression de son visage toute l’idiotie dont elle est capable
- Non fait Rachid, je situe la responsabilité de ce désastre au niveau de son manque d’attention. »
- Tu entends chéri enchaînes Soumaya, trouvant là un moyen de me narguer, je ne suis pas la seule à me plaindre de ton manque de concentration. Elle croise les jambes, allume une Dunhill et continues : Tu sais Rachid, il lui est arrivé dernièrement d’oublier de payer le club de gym. Tu te rends compte.
- Effectivement renchérit Rachid faisant planer un index ondulant vers mon visage, il est assez honteux de ne pas se rappeler de ce genre de choses. Mais enfin, ne pas renouveler son abonnement à une salle de sports est une chose, oublier de constituer des provisions pour départs volontaires en est une autre bien plus grave. Tu ne trouves pas Soumaya ?
- Oui d’accord, mais enfin voyons Rachid dit-elle entre deux lampées de Get 27, je me fais du souci parce que, enfin soyons francs, s’il oublie de payer le club, il finira bien par oublier de payer les trimestres de Karim. Enfin, tu vois ce que je veux dire.
- A mon avis la coupe Rachid, je dis ça parce qu’il faut parer aux impondérables de la vie. A mon humble avis, il faudrait songer à régler la scolarité du petit sur deux ans, voire plus, pourquoi pas. Il marque une pause, recherche son verre de Jack Daniel’s des yeux et comme il est posé assez loin sur la table, je me penche et, le coulissant de l’index, le met à sa portée. « Hmm Merci grogne-t-il, disons qu’on est jamais assez prudent ; et puis one ne peut plus faire confiance au temps. Il écluse son verre d’une seule gorgée et arrive à peine à le reposer sur la table , handicapé en cela par la protubérance de sa bedaine. Rachid Melhou est une saloperie de truie, il est gros, gras et sanguin .
- Tu entends ce que dit Rachid Réda me hurle Soumaya, visiblement éméchée, promets moi devant ton patron que dès Lundi, tu enverra un chèque à l’école pour payer ne serait-ce qu’une année complète.
- Je tâcherais maugrée-je imperceptiblement

Les frais de scolarité de mon fils de dix ans ne constituent pas un problème majeur. J’ai accumulé suffisamment d’économie pour aller au bout d’une dizaine d’années de mission française. Non, le vrai problème se situe plus au niveau de la maladie de mon fils. Le lupus systémique de Karim. A onze ans , Karim perd une année d’espérance de vie tous les trois ans. Son lupus le consumerais aussi vite qu’un feu de paille s’il n’en était des quinze mille dirhams d’injections mensuelles qu’on lui administre. La pathologie de Karim ne repose sur aucune explication biologique. Le lupus est un mal qui touche principalement les femmes caucasienne de mois de trente ans. La plupart des cas de cette maladie, pour une raison que n’arrive pas à s’expliquer les médecins, se déclarent dans un état du sud américain. Cet état s’appelle l’Arkansas. Je n’avais jamais entendu parlé de l’Arkansas avant que l’on m’explique de quoi souffrais mon fils il y a deux ans et cinq mois de cela. Depuis, je sais que L’Arkansas est un état dont la population est composée de quatre vingt pourcent de noirs. J’ai aussi appris que Bill Clinton en était originaire. Plus important encore, j’ai su qu’un petit garçon maghrébin de moins de treize ans possède une chance sur neuf cent cinquante sept millions de contracter la maladie. Quant on vous annonce ce genre de statistique, vous vous sentez aussi spéciale que le gars mort écrasé par un distributeur de Coca. Sauf que vous êtes suffisamment vivant pour encaisser la drôlerie du destin.

Avec un maintien régulier d’injections, Karim peut espérer vivre jusqu’à obtenir son BAC. Je ferais tout pour que mon fils ne meure pas sans diplôme. C’est bête mais c’est ma mission dans la vie. C’est comme ca.

- Dis donc Dalil me lance Rachid, c’est quelqu’un qui m’a dit que tu as passé toute la matinée du Jeudi en conférence call avec Brewer. Il marque une pause, reprend une gorgée de Whisky et enchaine : Tu confirmes ?
- Des conneries réagis-je balayant l’air du bras, Qu’est ce que tu veux qu’on ait à se dire Brewer et moi
- Oh ton anglais n’est pas ce qu’on pourrais qualifier de parfait dit-il, loin de là, mais enfin, tu en sais assez pour lui toucher un mot à propos des provisions constitués pour la destruction des obsolètes
- Et pourquoi irais-je faire ça Rachid sursaute-je grossièrement, tu peux me le dire ?
- Un : pour lustrer ta réputation vis-à-vis des gars de la région. Deux : pour retarder l’inévitable.
- Tu insinues quoi par L’inévitable ? demande-je, articulant distinctement
- Je pourrais te le dire Dalil soupire t-il, crois moi je pourrais te le dire, mais il faudra ensuite que je t’élimine.

Ces intentions envers moi se font de plus en plus claires, et je considère que c’est de bonne guerre. Rachid Melhou m’a pour ainsi en ligne de mire. Vingt deux ans au poste de DG chez hershey ont fait de lui une sorte de monstre sanguinaire. Le genre de responsable qui ne voit plus que le mal autour de lui. Melhou dépense plus d’énergie à durer qu’à faire. Et, par les temps qui courent, durer devient de plus en plus difficile. Rachid parle souvent des erreurs commises le long de son parcours professionnel. Il parle notamment d’avoir été dévoyé dans ses choix. Au sortir de Centrale Paris, il aurait du, tel qu’il ne cesse de le seriner, se diriger vers la finance de placement, au lieu de prendre l’entreprise par l’intérieur. Il assure que nous ne valons guère mieux que des limaces, rampant laborieusement le long des parois d’un appareil de production lourd et peu rémunérateur , alors que, tremper dans le hedge funds, dans les futures, dans les options lévérégés , dans l’adrénaline du risque, voilà qui est plus grisant, plus bandant. Les journées de Rachid se résument à signer des bons de commandes et à avaliser des notes de frais. Voilà ce que la rigueur et le sens de l’exactitude apprises à la dure dans l’une des écoles les plus prestigieuses au monde, lui servent aujourd’hui. N’étant que trop conscient du lamentable gâchis que constitue une vie morne, douillette, sans autre débouchés que de signer et re-signer les mêmes chiffons insignifiants, Rachid melhou, se fabrique des passe-temps un tantinet plus porteur d’enjeux. Rachid Melhou est suffisamment doté en autorité pour se mettre en travers des projets restructurants des Anglais. Il peut aisément soutenir que l’entreprise est capable de fonctionner efficacement tout en maintenant le même nombre d’employés. Mieux, Il n’est pas exclu qu’il puisse, horreur des horreurs, justifier une poignée de créations de poste. Mais Rachid Melhou est en cela aigri de ne pas faire parti du sérail des seigneurs de la finance internationale, qu’il en épouse fiévreusement les théories, le language : Marger, downsizer, streamliner, rationaliser, driver, compresser, comprimer, réduire, minimiser, dégager… Rachid ne gagne rien à pratiquer le jeu de la roulette russe avec mon poste. Son bonus n’en sera guère amélioré, son intéressement ne s’en trouvera guère amélioré, ni même, je le soupçonne, son sommeil. Cependant, s’étant coulé dans les exigences du marché, ayant fusionné avec les diktats de la rentabilité, s’étant laissé absorbé par l’étau du retour sur investissement, il lui est naturel d’être en chasse, d’organiser une battue contre tout collaborateur trahissant ne serait-ce qu’une infime parcelle d’ambition. Rachid est en pilotage automatique. La tendance au meurtre professionnelle est en cela enraciné en lui, qu’il ne se l’explique plus.

- Dis donc Réda m’interpelle ma femme, tu pourrais quand même avoir la politesse de remplir nos verres.

Un regard rapide en direction de la bouteille de Jack Daniels m’indique qu’elle est vide. Je la prends et me dirige vers la cuisine. J’ai prévu trois bouteilles pour ce soir. D’abord parce que Rachid Raffole du Jack Daniels et ensuite parce que Leila s’est dernièrement transformé en véritable trou. C’est là l’aboutissement d’un processus. Je pense très sérieusement que ma femme me hait de n’avoir réussi que moyennement dans la vie. Nous ne nous sommes jamais vraiment sentis heureux l’un avec l’autre. Je me suis marié comme on circoncit son fils en somme, par pur reflexe arabe. Lorsqu’on obéit aussi stupidement à la nature sociale des choses, on en assume les conséquences. Cela fait quinze qu’en vivant avec Leila, j’assume les conséquences de mes actes. Je n’aime pas ma femme. C’est là une vérité indécrottable. L’ai-je déjà trompé ? Non, même pas. Aucun motif de vengeance personnelle vis-à-vis de ma vie de couple ne m’incite à aller voir ailleurs. Comprenons nous, je n’aime pas ma femme, mais je suis loin de la détester. Elle est là tout simplement, et aussi naturellement que je l’ai épousé, je la supporte. Je remplis les deux verres de glaçons. Leila aime diluer son whisky avec une larme de coca. Je lui prépare son verre et le met de côté. Ensuite, je referme la porte de la cuisine et, de la poche intérieure de mon costume. Je sors le Spore d’Ascomoid. Si vous ne savez pas ce que c’est que le Spore d’Ascomoid, grand bien vous fasse, vous êtes bien heureux. Le Spore d’Ascomoid se trouve être la Rolls des poisons. Efficace et indétectable pour reprendre les mots de Keith Brewer. Avec Keith Brewer, nous avons décidé d’éliminer Rachid Melhou. L’idée s’est d’abord présentée sous la forme d’une plaisanterie en clôture d’une conférence téléphonique particulièrement laborieuse. Il fallait détendre l’atmosphère en quelques sortes. Keith s’est donc mis à imaginer des scénarios assez hilarants par rapport à l’entreprise, à ce qu’une possible restructuration pouvait nous engendrer comme avantages. C’est la que l’hypothèse d’une disparition expresse de Rachid melhou s’était matérialisé pour la première fois. L’ennui, c’est que, depuis, cette hypothèse ne m’a plus quitté l’esprit. J’avais effectivement beaucoup à gagner si Rachid en venait à ne plus être là. Keith avait laissé entendre qu’il militerais pour mon accession au poste de DG au cas ou la place deviendrait vacante. Etre DG chez Hershey’s…être DG chez Hershey’s, et bien, c’est d’abord et principalement multiplier son salaire par dix ; c’est aussi et uniquement en fait, envoyer Karim dans le Minnesota essayer cette nouvelle thérapie qu’on pratique à la clinique Mayo. Les spécialistes de cet établissement arrivent à guérir trois cas de lupus systémique sur dix. On dit que plus vite on entreprend le traitement miracle, plus les chances de guérison s’amplifient. La bonne nouvelle c’est que par une aberration absolue, les médecins Marocains ont pu détecter la pathologie chez Karim à l’âge de six ans. Karim a donc une chance de vivre une vie normale, il pourrait si tout ce passe bien ce soir, prendre une option solide sur un statut de bachelier. C’est en grande partie pour cette raison que je dilue le Jack Daniel’s de Rachid avec du Spore d’Ascomoid. Le Spore d’Ascomoid fait partie de la famille des neurotoxiques. Il s’agit là d’inhibiteurs de la jonction synaptique. Ces poisons agissent sur l'influx nerveux, empêchent la coordination motrice et bloquent certains muscles essentiels (muscles respiratoires, cœur). Les plus connus sont le curare, les neurotoxines, et les gaz innervants ; de nombreux insecticides appartiennent à cette classe. Le plus souvent, leur cible est l'interface entre la cellule nerveuse et la cellule musculaire. Le spore d’Ascomoid fait 4D6 points de dégâts. Exprimé autrement : La victime meurt.
Je sors discrètement les documents que j’ai entreposé depuis une semaines sous notre congélateur et vérifie qu’en bas de chaque feuille figure mon nom et prénom ainsi que ceux de Rachid. Je compte faire signer à cette enflure une lettre de démission et une appréciation élogieuse de mon travail doublée d’une recommandation dithyrambique au poste de DG, son ancien poste. Avant de rejoindre mon patron et ma femme, je m’assure que l’éprouvette contenant l’antidote se trouve bien dans la doublure de ma veste. Elle y est. J’y vais un verre de whisky dans chaque main, celle de droite transportant la potion létale…

A suivre.
Rédigé par Reda Dalil le Vendredi 16 Mai 2008 à 12:55 | Permalien | Commentaires (36)

Mardi 13 Mai 2008
Le Silence de Zineb  - My Blog
Chapitre 6
Je tiens à toi, rien ni personne ne pourras m’empêcher de t’aimer, je t’aimerais pour toujours, je t’aimerais plus si tu n’étais pas un nerveux Raymond Dard aime se gargariser de ces expressions. Devant l’évanescence des choses, il trouve en ce genre de promesses, l’unique moyen de contourner la rupture des déterminismes de la vie, de jouer un tour aux facéties du destin. Tu ne me quitteras jamais dis ? Jamais. Oui Raymond Dard pose cette question autant de fois qu’il le peut. Il veut circonscrire le sentiment, formater l’insaisissable, rationaliser le chaos. Raymond Dard n’a pas grandi aux côtés de parents aimants, affectueux. Devant ses yeux d’enfant, ne se sont pas déployés les clichés de la douillette chaumière surplombée d’un nid de cigognes. Le père de Raymond Dard s’occupait moins de la solidité de son couple, de la quiétude de son enfant, que des désidératas d’un patron totalitaire à l’humeur changeante. Et, Raymond Dard apprit très tôt que l’ambiance du dîner échappait au contrôle des personnes présentes. L’ambiance au dîner était fonction unique des lubies du patron. Son père se faisait-il sermonner par le hiérarque en journée qu’une saillie du style : prenez vos affaire et déguerpissez, jaillissait, torve, perçante de sa bouche à moitié pleine. On attendait dans ces moments là, que l’orage se dissolve, qu’une accalmie survienne. Mais, on déchantait bien assez tôt lorsque quelques minutes plus tard, l’on entendait de nouveau : J’ai dit dégagez. L’enfance de Raymond Dard s’était inscrite dans la logique du néolibéralisme le plus impitoyable. Son Statut d’enfant unique, originaire d’un ménage conventionnel, d’une famille nucléaire classique ; papa maman et le chien, était menacé d’une permanente délocalisation. Une enfance flexible, un CDD familial : voilà donc ce qu’aura été l’enfance de Raymond Dard. Il se rappelle parfois de ce printemps ou, à douze ans, lui et sa mère furent froidement invités à vider l’appartement familial la fin de l’année scolaire survenue.
Trois mois d’impitoyable angoisse s’ensuivirent. Il arrivait pendant ces trois mois que le père de Raymond Dard fasse preuve de gentillesse. Il invitait sa famille dans des restaurants, toujours asiatique afin d’humilier son épouse incapable de manier des baguettes, et toujours au Hilton ou ses collègues se réunissaient afin de transmettre l’image d’une famille aux liens solides, d’une famille unie. Et il arrivait aussi que Raymond Dard oublie au milieu de ces Dîners, l’épée de Damoclès devant guillotiner ces bribes de bonheur au terme de l’échéance trimestrielle. Oui, il lui arrivait ainsi qu’à sa mère d’espérer, de se dire que personne, non personne, aucun père ne peut soumettre sa famille à pareil enfer. N’oubliez quand même pas qu’il faudra faire vos bagages début juin Hein ? Est la phrase qui fuse à la fin de ces dîners quand les estomacs sont repus et les esprits indolents. Le père de Raymond Dard, à cette époque là, était transporté d’une joie gigantesque. Comme si la disparition imminente de sa femme et de son fils, les lui faisait aimer, apprécier davantage. Il rentrait plus tôt du bureau, ne se plaignait plus vraiment des tortures patronales, envisageait l’avenir sous les meilleurs auspices, parlait de se lancer dans la promotion immobilière, rêvait du premier milliard empoché en affaires, se gaussait parfois devant Raymond Dard et sa mère, des multiples conquêtes féminines que son prochain statut de quadragénaire libre et aisé lui apporterait. Pourtant, Raymond Dard et sa mère ne cessaient d’espérer. Sûr que la date butoir arrivée, le père de Raymond Dard débarquerais avec une sorte de nez de clown à la maison, inonderais l’appartement de confettis et crierais : Surprise, vous y avez vraiment cru hein ? Ce que vous pouvez être naïfs dis donc ! se disaient-ils. Et Raymond Dard, fermement convaincu au vu de l’extrême amabilité de son père qu’il ne quitterait pas la maison dans trois mois, ne laissât pas ces craintes ternir ses résultats scolaires. En se consacrant à ses études, Raymond Dard espérait sceller cette intuition selon laquelle lui et sa mère demeurait chez eux. Et Raymond Dard fit promettre à sa mère de ne pas importuner son mari, de ne plus rien lui demander, de ne réclamer aucun argent de poche, de se contenter d’acquiescer au moindre demandes de sa moitié. Dans sa crédulité d’enfant, Raymond Dard avait estimé qu’aucun père sensé ne pourrait gommer de sa vie, un enfant brillant et une femme docile, une femme qui se contente de peu. Voila donc ce qu’était son intime conviction. Et plus l’échéance approchait plus Raymond Dard et sa mère sombraient dans la soumission la plus accomplie. Plus les jours s’égrenait, plus les notes de Raymond Dard transcendaient tout le potentiel qu’on lui avait jamais entrevu, pour atteindre une sphère d’intelligence dont aucune spécialiste de l’enfance n’eût pu prédire. Il décrocha une moyenne de 18.5/20 en Mathématique lors même que cette matière avait toujours constitué son indépassable talon d’Achille. La mère de Raymond Dard était devenue en cela effacée qu’elle n’utilisait plus le téléphone pour appeler ses amis, ses parents. Raymond Dard, son fils, lui avait conseillé d’éviter de se rendre coupable d’une quelconque dépense superficielle, elle s’exécutait donc à s’en oublier, à s’en transformer en légume, en bonne heureuse de travailler pour rien, en championne du bénévolat conjugale. Plus de magazines, plus de coiffeur, plus de cosmétiques, plus de voiture (elle refusait que le chauffeur dépêché par l’administration ou officiait le père de Raymond Dard, l’emmène faire ses courses). Elle Marchait, La mère de Raymond Dard Marchait à s’en crever les pieds, elle avait trouvé en cette activité des pensées alternatives, une occupation annexe. Les mouvements réguliers exécutés par ses jambes l’emmenaient hors d’elle, de sa condition de femme menacée par la répudiation. Elle marchait et marchait encore, tournant en boucle dans la forêt de l’hôtel Hilton, tricotant ses sentiers sinueux, se perdant entre ses rangées de peupliers, s’accordant quelques secondes de répit lorsque, terrassée par l’extrême douleur provenant de ses pieds ensanglantés, elle ne pouvait plus avancer. La mère de Raymond Dard se mettait parfois à courir. Elle courrait pour vivre. La mère de Raymond Dard Courrait la journée et pleurait le soir. Voila à quoi se résumait la vie de sa mère et Raymond Dard n’en était que plus conscient. Et puis, Raymond Dard put finalement présenter son bulletin de fin d’année à son père. Il se tenait debout, tremblant malgré son 17.5/20 de moyenne générale, ses félicitations, le commentaire élogieux du proviseur : Elève brillant, sérieux et discipliné, un modèle de rigueur, excellent trimestre. Le père de Raymond Dard s’était laissé distraire du journal de 20H30, d’une série d’activités royales éminemment importantes, pour observer le bulletin de son fils alors que se dernier, debout sur des jambes en coton, suspendait son avenir à son commentaire prochain. L’attente durât assez longtemps, le père de Raymond Dard ne prenant pas la peine d’inviter son fils à s’asseoir, de mettre fin à son supplice. Sa mère vint tranquillement se fondre dans un fauteuil, n’émettant aucun son pendant que son père avait lâché momentanément le bulletin des yeux pour lui adresser un regard assassin, haineux. Ensuite, le père de Raymond Dard avait en cela maladroitement posé le bulletin sur une table qu’il en glissa, virevolta brièvement et s’étala sur le tapis, vestige minable d’un trimestre de sacrifices, de mémorisations, de meurtrissures intellectuelles, d’une tension ravageuse. C’est bien fiston, je suis très fier de toi. Le père de Raymond Dard s’était prévalu de cette réplique dans un mélange de joie et de contrariété. La joie provenant du fait purement narcissique de celui dont les gênes, la semence, avait produit un morceau de choix, et la Contrariété, dans la mesure où l’excellence subite de son fils avait le chic de corrompre ses plans de rupture. Raymond Dard se convainquit d’avoir triomphé du destin lorsque, quelques jours plus tard, fait inédit, son père avait loué une maison à Tétouan donnant sur la plage et l’y avait envoyé passer quinze jours avec sa mère. Cette réussite était le fruit d’une âpre lutte pour la survie. Elle faisait de Raymond Dard un enfant fier. La plage, les cousins, les soirées déguisement au Club-Med attenant, les vaudevilles d’un certain Baba Abdou, un clown aux nombreux atouts, les fâcheries puériles avec ses cousines, une amourette nerveuse morte née avec Zineb, une cousine, la plus belle, la plus civilisée, une soirée pendant laquelle sa mère s’étant par trop enivré était tombée dans une piscine, lui causant la frayeur de sa vie. Une tante et son fils labélisé : le Saoudien, à cause des positions assise qu’il prenait ( les jambes écartés, l’avant bras calé derrière la tête, ne moue dédaigneuse lui travestissant constamment le visage), un petit malentendu transformé en saynète : Zineb énervant Raymond Dard ; Raymond Dard s’écriant : Fais chier ; Zineb scandalisée s’époumonant : Répète un peu pour voir et finalement, clou du spectacle, réplique appelée à devenir un classique du genre, une germe au potentiel intarissable, une tante corrigeant : Non Zineb il a dit je suis fâché , pas fais chier. Une autre soirée de détresse pour Raymond Dard. Zineb du haut de ses onze ans s’était visiblement entichée de Baba Abdou, d’un bouffon en somme. Une attente interminable. Zineb ne revenait pas d’une représentation théâtrale scénarisée par Baba Abdou dans laquelle on lui trouvât évidemment un rôle. Après qu’elle soit revenue tard, très tard au Cabanon, Raymond Dard l’avait apostrophé. Je faisais du théâtre dit-elle. Et la même tante de graver une autre saillie dans le temps, dans l’enfournée kaléidoscopiques des souvenirs d’été : Du théâtre… sans blague. Raymond passait les meilleures vacances de sa vie. D’abord parce que son père n’en était pas et ensuite en raison du fait qu’il avait garanti son retour à la maison. Il passerait en seconde, retrouverait ses amis, irait jusqu’au bout de ses forces pour obtenir de meilleurs résultats. Maintenant que le cerveau de Raymond Dard avait établi une connexion indélébile entre l’excellence académique et la pérennité du mariage de ses parents, il n’allait s’autoriser aucun fléchissement dans l’effort. Raymond Dard se sentait investi d’une mission dont il avait finalement détaillé les contours. En outre, Raymond Dard s’était découvert une autre raison d’être optimiste : Zineb ne lui était après tout pas totalement insensible. Il découvrit suite au départ prématuré de sa cousine, une lettre dans le tiroir de sa table de chevet. Zineb s’y répandais en sentiments balbutiants. Une phrase le frappât : Je t’aimerais plus si tu n’étais pas un nerveux. Raymond Dard se rendit compte pour la première fois de sa vie qu’il n’était pas l’enfant calme et effacé qu’il se figurait être. Des souvenirs affluèrent. Zineb ne possédait pas encore les mots pour qualifier plus justement le comportement de Raymond Dard. Si elle avait eu plus de vocabulaire, Elle aurait exprimé son inquiétude d’une manière différente ; peut être plus marquée. Zineb aurait dit : Je t’aurais aimé plus si tu n’étais pas un putain de maniaco-dépressif à tendance criminelle. Effectivement, des souvenirs affluèrent. Le cabanon dans lequel séjournait Raymond Dard, sa mère, ses tantes et ses cousines, se situait dans un condominium réservé aux cadres du ministère de l’intérieur. L’été voyait une horde de couples munis de leurs enfants envahir la résidence. Ces couples pour la plupart étaient tributaires de l’invitation d’un haut fonctionnaire. Les employés du ministère faisaient rarement le déplacement eux-mêmes car le coin, pour accueillant qu’il puisse être ne satisfaisait pas leur égo ravagé par l’émulation du ministre. Le ministre avait régulièrement droit au farnienté grec. Ils se devaient au moins de raconter, bronzés, les péripéties d’un séjour en Espagne. Ils écumaient donc dans leur majorité les plages de la Costa Del Sol. Certains plus privilégiés, moins empreints de probité que d’autres, se permettaient une, voire deux semaines en Amérique. Le père de Raymond Dard devait être le seul à oser placer sa famille dans un lieu de villégiature aussi déprécié. Parmi les enfants qui se retrouvaient tous les jours sur la plage, figurait un trisomique 21, Ali. Ali, probablement conscient de sa différence, malgré son jeune âge – il n’avait pas plus de six ans- se tenait sciemment à l’écart du groupe. Il passait ses journées en retrait, à construire et à déconstruire des châteaux de sable. Ali n’avait pas besoin d’un suivi médical particulier. On le laissait déambuler seul le long du ressac. Tout le monde le connaissait. S’il lui arrivait de se perdre, un voisin le prenait par la main et le ramenait vers le cabanon de ses parents ou, son père, un père honnête, exécutait les cent pas sur le porche, se faisant du sang d’encre pour son fils potentiellement perdu. Raymond Dard ne supportait pas cet état de fait. Comment se pouvait-il que lui, pourtant normal en tous point, ne fût pas le réceptacle d’autant d’attention de la part de son père ? C’est donc habité par l’incongruité de cette affection contre-nature que Raymond Dard fit payer à Ali l’intérêt que lui portait son père. En contrebas d’une butte de sable ou se réunissait le soir les adolescents de la résidence, se trouvait un puits désaffecté. Les grands y jetaient leurs mégots, d’autres y organisaient des concours de qui-pisse-plus-longtemps. Les parents d’Ali faisaient attention à ne pas le laisser s’exfiltrer du cabanon le soir. Mais ce soir là, Raymond Dard avait aperçu Ali aux abords du puits. Raymond Dard était obsédé par ce trisomique à la démarche burlesque. Ali semblait envouté par le puits ; il s’en approchait, s’en éloignait puis à nouveau enhardi s’en rapprochait jusqu’à trouver le courage de s’y pencher. Ce qui suivit figurait dans la lettre de Zineb : je ne comprends pas comment tu as pu pousser Ali dans le puits, il aurait pu mourir à cause de toi, tu aurais pu le tuer, je t’aimerais plus si tu n‘étais pas un nerveux. Mais Raymond Dard était bien un nerveux dont le subconscient s’était forgé un dessein : Punir tout enfant aimé de son père. Raymond Dard lui-même ne pouvait mesurer l’étendue de sa haine envers ces privilégiés de l’amour paternel. De retour de vacances, Raymond Dard et sa mère pénétrèrent dans un appartement vidé de ses meubles. Plus rien ne faisait barrière à la blancheur crayeuse des murs. Même les interrupteurs avaient été dévissés. Raymond Dard se précipitât dans sa chambre et n’y trouvât qu’un enchevêtrement de papiers jonchant le sol. Parmi ces papiers, il pût apercevoir son dernier bulletin, celui dont l’excellence devait lui garantir une année supplémentaire dans son école, parmi ses amis. Il empoignât machinalement son relevé de notes et le fourra dans la poche de son bermuda. Raymond Dard voulait garder un souvenir palpable de cette journée. Il n’avait pas encore conscience de la dimension que celle-ci prendrait dans les années à venir, mais une impression diffuse l’en persuadait graduellement. Reverrais-je un jour mon père ? s’était dit Raymond Dard en prenant sa mère par la main – celle-ci s’était à peu près arraché toutes les mèches du devant- (elle s’était fait une permanente dans l’espoir de reconquérir son mari. Sur le chemin du retour, elle avait demandé à Raymond Dard ce qu’il pensait de son Bronzage. Raymond Dard avait répondu : Magnifique Mama).
On avait en quelques sortes arraché Raymond Dard du monde qu’il s’était faussement construit. C’est probablement à cette époque là, que Raymond Dard comprît une chose assez importante : La nature n’aime pas les faibles, pis, la nature punit les faibles. Raymond Dard se fit par conséquent le serment de ne jamais plus faiblir, de ne j’aimais plus prêter d’intentions nobles aux êtres humains qui l’entourent. Raymond Dard deviendrait implacablement froid. Toutefois, il habillerait son insensibilité par le leurre de la politesse sociale. Il serait hypocrite. Il y avait tant de choses que Raymond Dard aurait espéré dire à son père, tant de reproches, une litanie incommensurable de plaintes, de lamentations. Il aura fallu patienter longtemps : 28 ans pour être plus précis.
Aujourd’hui, Raymond Dard devenu un adulte de 40 ans fait face à son père dans la réception du Royal Mansour. Le père de Raymond Dard avait effectivement réalisé ses rêves. Il dissertait sur l’étendue de sa richesse, sur sa réussite éclatante. Le père de Raymond Dard s’était même permis le luxe de citer la marque des nombreuses voitures qu’il conduit. Fait plus important : Le père de Raymond Dard s’était fabriqué une autre famille ; sur mesure celle là. Le choix des rois répétait-il des étoiles lui jaillissant des pupilles. Oui, il était clair que le Père de Raymond Dard était un homme Heureux. Ces 28 ans lui avait été bénéfique. S’agissant de Raymond Dard ; et bien, Raymond Dard à 40 ans, se masturbait trois fois par jour. A quarante ans, il n’avait jamais connu l’amour d’une femme, il ne s’était jamais fondu dans le giron d’une compagne aimante. La providence avait élu de déminer tous ses projets. Il s’était rêvé architecte, il était devenu préposé au courrier dans une caisse de retraites étatique. La mère de Raymond Dard avait en l’espace de 28 ans développé toutes les pathologies relié au stress et à la malnutrition, elle était diabétique, hypertendu et devait subir dans quelque jours, une endarteriectomie ; une intervention chirurgicale devant lui déboucher une artère desservant le myocarde. Et ce père, si satisfait, si inondé de réussite, lui tenait un discours de battant à l’américaine. Raymond Dard ressentit un élancement au ventre. Le même qui l’incita à pousser Ali le trisomique dans le puits. Ce n’est pas la première fois depuis cet épisode qu’il était submergé par la rage de faire mal. Raymond Dard l’avait mis en exécution à une dizaine de reprises depuis ce fabuleux été pendant lequel son obsession pour Zineb pris forme. Raymond Dard se disait qu’il n’avait plus rien à perdre. Cependant, Raymond Dard qui à bientôt 41 ans était toujours puceau, n’avait pas le courage d’aller au bout de ses envies de parricide.
Le père de Raymond Dard sortit un chéquier, y griffonna quelque chose et en arrachât un bout de papier qu’il tendit à son fils de 40 ans.
Raymond Dard prit machinalement le chèque et, avant d’en découvrir la somme, eût une interrogation poétique. Quel montant pouvait bien l’indemniser de 28 ans d’absence paternelle ? Combien le père de Raymond Dard avait-il estimé le manque-à-gagner vital induit par la dislocation rédhibitoire de l’équilibre intérieur filial. Petite curiosité sans plus car Raymond Dard se savait irrécupérable. Rien, aucun geste ne pouvait remonter le temps, garantir un nouveau départ. Hormis peut être, la réémergence de Zineb dont il continue à ce jour d’être sauvagement amoureux et dont la lettre, transformé en talisman, l’accompagne dans tous ses déplacements. Raymond Dard s’était fait remettre un chèque de 3000 Dhs par son père fugueur. Raymond Dard qui n’a jamais été très bon en Maths, exception faite du trimestre ou il lui semblait jouer son avenir, fît un rapide calcul mental. Le père de Raymond Dard s’acquittait de sa dette morale envers son fils sur la base de 107 Dhs par an de séparation, de 9 Dhs par mois de séparation et de 29 centimes la journée de séparation. Raymond Dard valait donc 29 Centimes. C’était déjà ça d’acquis se dit Raymond Dard. Fin de l’entretien qui aura duré une heure moins le quart. Dernière phrase du père de Raymond Dard à l’enseigne de son fils : Tu ne devineras jamais. Tu te rappelles de la fille de tante Selma : Zineb _Oui_ Et bien c’est aujourd’hui la femme de mon fils Jordan.
Ce jour là, Raymond Dard se retrouvait une nouvelle raison de vivre, de se rendre utile.
Rédigé par Reda Dalil le Mardi 13 Mai 2008 à 14:40 | Permalien | Commentaires (21)

Lundi 28 Avril 2008
Le Silence de Zineb  - My Blog
Chapter 5
« J’attendrais » me dis-je lorsque je me réveille encore dans le jardin. Il fait jour. Ne sachant plus réellement quel jour je suis. « J’attendrais ». C’est la l’unique pensée qui m’obsède. Je prends la décision de demeurer dans le jardin jusqu’au moment ou Zineb me réclame. La vente de l’usine peut aller au diable. De toutes les façons, ma vie s’est toujours résumée à attendre Zineb. La voir, l’entendre, la sentir. Les oripeaux de l’activité ne sont pour moi que subterfuge. Je joue à être occupé afin de déguiser mon attente. J’aime donc j’attends. Voilà tout. Mon costume est trempé mais je n’ai pas froid. Cette situation de dépouillement m’oblige à effectuer une remise en question. Qu’ai-je de plus précieux dans la vie ? Ma femme et mon argent. Avec jusqu’à aujourd’hui un léger avantage pour l’argent. Je ne veux plus changer ma Femme. Je ne suis plus amoureux d’un fantôme. C’est d’elle dont j’ambitionne d’être aimé. Il m’arrive peut être quelque chose. Une grenouille émergeant de l’herbe, sautille et atterrit sur mon Weston en daim marron. Plus de trace du corps de Majida. Combien de temps ai-je encore dormi ? Mon cycle de sommeil n’obéit plus à aucune logique. Je m’approche de la maison. Mon but consiste à inspirer de la pitié chez Zineb. Des chaises sont disposées sur le patio. Je choisis celle qui me garanti une vue de l’intérieur du salon. Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est. Une sorte de fumée enveloppe le salon. Zineb fait les cent pas devant moi. Elle tient une cigarette à la main. Sur un guéridon, gît un cendrier plein à ras-bord. Je concentre mon attention sur ma femme. Effectivement, elle porte la cigarette à sa bouche et en tire une longue bouffée. Je me penche sur ma chaise et plaque mes mains mouillées sur la vitre. Ensuite, ne résistant pas, je frappe à la fenêtre imperceptiblement d’abord puis de plus en plus fort. Zineb m’entend mais à aucun moment elle ne regarde dehors. Elle sait pourtant que je suis la. Elle sait que j’ai passé la nuit dans le jardin. Elle a confisqué mon portable. Mes clefs de voiture sont toujours à leur emplacement habituel, au dessus la cheminée. A moins de m’être téléporté hors de chez moi, je n’ai pu aller bien loin. Les minutes passent. La pluie reprend. Zineb écrase sa douzième cigarette, cache le paquet sous un coussin avant de disparaître. Elle revient dans le salon en compagnie de sa mère. Je me repositionne devant la vitre, m’approchant au maximum de la glace. Je veux être vu, considéré. Elles sont assises côte à côte, presque collées l’une à l’autre. Quand Zineb craque, elle niche sa tête dans le buste de sa mère tandis que celle-ci lui effleure les cheveux. Zineb parle beaucoup. Elle utilise une gestuelle nerveuse et pointe souvent le doigt vers la fenêtre. La maison plonge dans une obscurité grandissante. Et, de proche en proche, les deux femmes ne sont plus que deux grossières silhouettes. Quand Zineb se lève pour raccompagner sa mère, je donne un coup contre la vitre puis deux puis trois. J’ai quelque conscience de mon reflet sur la glace mais je refuse de m’y attarder. A présent, je suis agglutiné contre la fenêtre. L’instinct d’une faim latente me prend à l’estomac et me lâche. Cela fait deux jour que je n’ai rien mangé. Zineb revient. Elle fond sur son paquet de Lights, l’ouvre précipitamment, les cigarettes s’éparpillent sur le parquet. Quand elle en allume une, c’est au bout d’une lutte acharnée contre les tremblements de ses doigts. Je hurle « Zineb, ouvre cette putain de fenêtre ». Elle est assise, le regard vide, tandis que les cendres de sa cigarette s’émiettent sur sa chemise (un cadeau de moi, une façonnable). Je tente de forcer la baie vitrée sans y arriver. Désespéré, je cours vers la piscine et m’empare d’un transat. Lorsque je reviens, brandissant le transat au dessus de ma tête, Zineb est partie, laissant sa cigarette se consumer dans un cendrier. Mes forces me lâchent. Je laisse tomber le transat et m’effondre par terre. Je demeure la, corps inanimé baignant dans de l’eau de pluie. Le ciel n’est plus qu’une marée grise nimbé de scories poudreuses et déchirée par des poussées d’éclairs tonitruants. « Je ne suis plus qu’une marée grise nimbée de scories poudreuses et déchirée par des poussées d’éclair tonitruants » me dis-je avant d’être pris d’un fou rire malsain, incontrôlable. Lentement, je me remets debout et me traîne vers le gazon. Ne cherchant pas à m’abriter de la pluie, je retire ma veste, l’étale sur l’herbe et me couche dessus. Et là encore, cette descente moelleuse me saisit. Mes paupières s’alourdissent ce qui constitue une délivrance certaine. Fuir cette dimension nouvelle, m’éloigner du silence de Zineb. Mes pensées s’effritent. Les rafales de pluie s’abattant sur mon visage n’ont plus aucune portée sensorielle. Une seule image continue à m’obséder, celle de Zineb aspirant cigarette sur cigarette. Une image d’une nouveauté cruelle car, en principe, Zineb ne fume pas.
Rédigé par Reda Dalil le Lundi 28 Avril 2008 à 13:06 | Permalien | Commentaires (0)

Vendredi 25 Avril 2008
Le Silence de Zineb  - My Blog
Chapter 4
Quand je me réveille, mes yeux s’apprêtent littéralement à sortir de leur orbite. Je suis au bord de l’agonie et je ne me rends tout d’abord pas compte de ce qui m’arrive. Il continue à pleuvoir sauf que maintenant il fait noir. Je suis toujours dans le jardin et quelque chose m’enserre le cou. On est en train de m’étrangler et à moins que je ne tente une riposte tout de suite, on y arrivera. Mon corps est pris de spasmes que je ne contrôle pas. Je ne ressens pas de douleur particulière mais mesure la gravité de la situation lorsque j’entends un craquement distinct provenir de mes vertèbres cervicales. Mes mains cèdent alors à un instinct de survie. Elles se cramponnent à celles de mon agresseur et tirent, griffent, luttent contre la férocité de son étau. Puis, à l’instant ou l’énergie du désespoir me quitte, ou je suis prêt à me laisser glisser vers l’autre monde, la pression cesse. Je demeure couché sur mon transat, une corde pendant de mon cou. Je dois lutter contre une féroce envie de dormir. C’est une sorte de descente moelleuse qui s’empare de moi. Ne cherchant pas à découvrir l’identité de mon assaillant, je me retourne sur le côté et m’enroule dans une position fœtale. En fait, une peur fondamentale m’interdit de regarder derrière moi. J’entends quelqu’un pleurer, et j’ai peur qu’il s’agisse de Zineb. Je ne le supporterais pas. Pourtant, je me redresse et, la mort dans l’âme, regarde. Majida est là, debout sous la pluie battante. De longues mèches de cheveux lui collent au visage. Elle est méconnaissable. Sa respiration est saccadée. Ses yeux sont rivés sur le gazon. La lumière du lampadaire me permet de voir qu’elle a enfoui un couteau dans la sangle de son burnous. Je ne lui parle pas, ne demande aucune explication à son acte. Je me contente de l’observer. Cette bonne a attenté à ma vie. Bien. J’ai moi-même attenté à ma vie ce matin. La mort s’active à tresser ses filets autour de moi. J’ai trente sept ans donc une conscience minime de ma propre mortalité. La seule mort qui m’intéresse pour le moment est celle de mon couple. La démence de cette bonne a le mérite de me convaincre que rien ni personne ne compte plus pour moi que le bonheur de ma femme. Tout ce que je contrôle ne m’effraie pas. Je peux avoir une influence directe sur le cours de ma vie. En revanche, la santé de mon couple ne dépend plus de moi. Et quand on aime aussi sauvagement que j’aime Zineb, le risque de voir s’effriter notre union, me terrifie davantage que ma propre disparition. Majida flanche, s’effondre, se roule sur le gazon, s’arrache les cheveux, hurle, se lacère le visage et, lorsqu’elle empoigne son couteau pour se l’enfoncer dans le ventre, j’interviens trop tard pour l’en empêcher. Du couteau ne subsiste plus que le manche. Sous son burnous maculé de sang, Majida est prise de convulsions et très vite, ses yeux se révulsent et elle n’est plus. Je parcours le jardin du regard, ne sachant plus vraiment ce que j’y fais, ne me situant pas temporellement. Ma montre bloque toujours sur six heures. Bien qu’étant intégralement trempé, mon dos baigne dans une mauvaise transpiration. De la ou je suis, je constate que des lumières s’allument au premier. Je cède à mon premier reflexe et cours me cacher derrière un buisson. Moins de cinq minutes s’écoulent avant que Zineb ne m’apparaisse. Elle se fige derrière la grande baie vitrée donnant sur le jardin. Elle n’ose pas sortir mais je l’entends appeler Majida. Finalement, elle sort, s’approche lentement du cadavre de la bonne, retire son manteau à capuche et en couvre le visage de la morte. Contre toute attente, elle ne cède pas à la panique. Elle s’éloigne du corps, s’en rapproche, semble hésiter, revient vers le corps et s’agenouille. Ensuite, elle glisse une main dans la poche du manteau et en sort un portable. Elle se relève, se plie en deux et vomit longuement. Après quoi, elle compose un numéro et attends. De derrière mon buisson et malgré l’obscurité, je fais la remarque suivante : « Ce portable est le mien ».
Rédigé par Reda Dalil le Vendredi 25 Avril 2008 à 13:20 | Permalien | Commentaires (0)

Jeudi 24 Avril 2008
Le Silence de Zineb  - My Blog
Chapitre 3
« Je ne t’ai pas réveillé j’espère ? » lui dis-je retirant ma main de son visage.
Elle ne répond pas. Elle baille, s’étire, regarde en direction des stores vénitiens.
« Je cherche mon portable depuis une demi heure » continue-je.
Elle tend la main vers la table de nuit et y trouve sa montre qu’elle consulte puis repose délicatement. Ensuite, elle croise les mains derrière la tête et contemple le plafond.
« J’ai une journée hyper chargée fait-je, je ne peux pas me permettre de perdre le portable »
Délicatement, elle oriente les yeux vers mon côté du lit vide, soupire et son regard s’humidifie. Elle est sur le point de pleurer mais elle s’essuie brutalement les yeux et bondit hors du lit. Je la suis vers la salle de bains. Elle ne referme pas la porte derrière elle si bien que je reste la, l’observant alors que, prise de violents sanglots, elle se penche au dessus de l’évier et vomit. Après ça, elle passe quelques minutes à se regarder longuement dans le miroir, se caressant les cheveux et répétant : « C’est bon, la vie continue, la vie continue, je peux le faire »
_ Mais bon dieu crie-je, tu peux faire quoi ? Je te répète que mon portable est introuvable »
Elle persiste à réciter son karma. Je m’approche d’elle.
« Chérie dis-je tu vas commencer par te calmer, ensuite, tu vas me dire ou je peux trouver mon portable ». Aucune réaction. Pire, Zineb fait quelque chose que je ne l’ai jamais vu faire. Elle me contourne, laisse tomber sa nuisette, s’assoit sur la cuvette et se met à pisser. Au bout de seize ans de mariage, j’en étais venu à la croire imperméable à ce genre de bassesses. Manifestement, je me trompais. Malgré tout, le spectacle ne me dégoûte pas. J’y trouve de l’imperfection. « Bon, une fois que tu auras fini ton truc là », je la montre de l’index, « rejoins moi en bas et s’il te plaît, retrouves ce portable ».
Une heure passe est toujours aucun signe de Zineb. Il est huit heures dix. Mon rendez-vous avec le chinois commence dans vingt minutes. Ces gens là sont ponctuels. Dix minutes de retard sont susceptibles d’annuler une transaction. Si dans vingt minutes, je ne suis pas au bureau, je fais l’impasse sur la vente de l’usine, les ouvriers conserveront leur boulot mais mon compte en banque essuiera un manque à gagner de 19 Millions de Dirhams. Ai-je véritablement le désir de vendre ? La réponse est oui. Zineb ne redescend toujours pas. Pour autant, je ne me décide pas à monter voir ce qu’elle fabrique. Je veux éviter tout conflit. Mon weekend ayant été placé sous le signe de l’infidélité la plus concrète, une dispute avec Zineb ne ferais qu’aggraver mon sentiment de culpabilité. Elle, n’attend que ça. Solidement fixée sur le socle d’une moralité pure et parfaite, Ma femme n’aime rien de moins qu’inspirer en moi, la compassion du fauteur. Son attitude en est d’ailleurs une des nombreuses expressions. Son statut ne lui permettant pas de me punir autrement que par le silence, elle exploitera ce filon aussi longtemps qu’elle le pourra. En d’autres termes, aussi longtemps qu’elle m’estimera indigne de sa conversation. Elle redescend et je vois qu’elle porte un pull col roulé par-dessus sa nuisette. Elle se dirige vers la cuisine sans me jeter ne serait-ce qu’un regard. Je reste assis sur un sofa, contemplatif, me demandant quoi faire. A peu près dix minutes plus tard, elle ré-émerge, une tasse de café dans chaque main. Elle en pose une sur la table en marbre devant moi et part s’exiler dans un coin du salon marocain avant de se raviser et de sortir dans le jardin, ou, debout, elle tressaillit de froid, s’enfonce le cou entre les épaules et sirote son café. Je la rejoins sans mon café, la dépasse et m’engage dans le jardin. Je m’arrête près de la piscine me retourne pour lui faire face. Zineb a les yeux dans le vague, elle ne me regarde pas ; elle scrute le ciel, de la vapeur lui sortant de la bouche pour se mêler avec les volutes du café. Des bras, Je fais de grands signes exagérés pour attirer son attention. Je veux qu’elle prenne acte de ma présence quitte à me ridiculiser. Il n’en est rien. Il se met brusquement à pleuvoir. « OK crie-je tu as gagné ; je m’excuse ; j’ai raté l’anniversaire de notre mariage, et alors ? On remettra ça. Tiens, pourquoi pas ce soir, je te propose d’aller dîner en tête à tête ? Si j’arrive à trouver cette saleté de portable, je nous réserve tout de suite une table au Café M». Et, l’espace de quelques secondes, nos regards se croisent. Petit miracle de la vie : Elle sourit. Je réagis à cette lueur en ouvrant les bras dans l’espoir qu’elle courre s’y blottir. Elle se contentera de tourner les talons, m’abandonnant dans cette position stupide. Je suis sujet à de graves accès d’allergie pouvant parfois m’aliter pendant plusieurs jours. Zineb a toujours été attentive à m’éviter toute situation pouvant déclencher chez moi cette maladie. Comment donc interpréter le fait qu’aujourd’hui, elle me laisse seul sous la pluie ? C’est pourtant assez clair mais je choisis de ne pas y penser.
Rédigé par Reda Dalil le Jeudi 24 Avril 2008 à 17:16 | Permalien | Commentaires (2)

Mercredi 23 Avril 2008
Le Silence de Zineb  - My Blog
Chapitre 2
Quand je me réveille, ma Breitling est toujours bloquée à six heures. Je me retourne sur le lit. Zineb est la. Une petite masse en dessous des draps. Une petite masse dormante secouée par des spasmes. J’enfile mon peignoir et quitte la chambre. L’horloge dans le salon indique quatre heures.

Par reflexe, je décide de me verser un verre de Scotch. Les bouteilles sont normalement stockées dans la bibliothèque. Ce soir pourtant, je n’en trouve aucune. Une des conséquences de la réussite, de l’argent, est selon moi, de dynamiter ce genre de contraintes. Un homme qui pèse 187 millions de Dirhams devrait être capable de boire un verre au moment ou il le désire. Or, il n’en est rien. Personne n’échappe aux aléas de la rareté voire de l’absence des biens. Je cherche à m’occuper. Il y a une table d’échecs dans le salon. Je joue une partie contre moi-même et perds puis, m’affale sur un fauteuil et allume la télé. Pendant que les images d’un attentat commis au Pakistan passent en boucle sur LCI, je repense à mon verre de Scotch. Au bout de quelques minutes, j’en arrive à en faire une obsession. Je suis sur le point de réveiller Zineb afin qu’elle me dise vers ou a-t-elle déplacé l’alcool. Zineb n’est pas femme à laisser les choses en l’état. Elle réarrange, replace, maquille, modifie. Zineb est un agent du changement. Je suis pour ma part un disciple de la paralysie. La paralysie, l’immobilisme me rassurent. Je zappe sur une chaîne de Musique, tombe sur un clip d’AC/DC. J’augmente le son au maximum et un déluge de guitares électrique s’empare du salon, s’insinuant dans toute la villa. Les dormeuses doivent se réveiller me dis-je tandis que je me couvre les tympans. J’abandonne assez vite devant cette évidence : les dormeuses ne se réveillent pas. J’ai faim mais voila, j’ai trente-sept ans et, à moins qu’une des deux femmes vivant avec moi ne se décide de me préparer quelque chose, je pourrais en mourir. Aucune sorte de surmoi ne m’a jamais incité à apprendre le BABA de la cuisine. Mais voila, étant donné que j’ai cessé de lui faire l’amour depuis plus de six mois, je doute que Zineb soit enchantée à l’idée de se réveiller en plein milieu de la nuit pour me faire une omelette. « Vos spermatozoïdes, Monsieur Jordan m’a-ton dit, manquent, osons le mot, de puissance ». J’impute à l’auteur de cette phrase, prononcée il y a précisément six mois de cela, l’entière responsabilité de ce qui arrive à mon couple. Oh bien sûr, on se fait une raison. On arrive à se convaincre que perpétuer la race humaine ne repose pas uniquement sur nos épaules. On apprend en six mois à voir en l’enfant, un suppôt de Satan, un sapeur de tranquillité, l’antithèse d’une vie paisible à deux. On évite les amis trop pourvus en marmaille. Plus important encore, on raconte que le problème vient d’elle mais que l’amour est plus fort que tout etc…etc. Il est six heures du matin. Les premières lueurs du jour amorcent leur intrusion, traçant des stries irrégulières sur mes genoux. J’ai besoin de mon portable. J’ai une semaine chargée en perspective. La plupart de mes avoirs sont investis en bourse et dégagent une rentabilité d’environ 14 % par an. C’est ainsi qu’en l’espace de cinq ans, les plus-values réalisées sur l’ensemble de mon portefeuille d’actions se sont élevées à 48 millions de Dirhams. Pour dire vrai, j’ai tellement pris goût au gain facile que le fait de travailler sur des sujets concrets me lasse de plus en plus vite. Je ne compte plus parmi mes avoirs physiques qu’une usine de carrelage dont je dois justement négocier la revente aujourd’hui. L’acheteur est un chinois maîtrisant parfaitement l’arabe par je ne sais quelle erreur de l’histoire. Il a dans l’idée de transformer les 13 hectares de l’usine en zone d’entreposage pour une marque de préservatifs dont il compte bientôt inonder le marché marocain. Evidemment, cette restructuration condamne automatiquement mes ouvriers au chômage, le chinois prévoyant d’amener dans son escarcelle une armada de ses concitoyens pour assurer la gestion du magasin. Cette donne ne me dérange pas outre mesure. Mon but à l’issue de cette transaction est d’éviter le regard de mon directeur des ressources humaines. Depuis que l’espoir d’avoir un enfant à moi m’a été définitivement retiré, j’éprouve paradoxalement l’envie d’amasser le plus de richesses possible. C’est comme ça. Je remonte dans notre chambre à coucher. Zineb dort toujours. Je prends une douche rapide. Malgré le froid qui s’est installé dans notre relation, Zineb continue de choisir mes vêtements pour moi. Aussi, soigneusement disposé sur le Chesterfield qui fait face à la commode, je découvre un costume à revers croisé Prada ainsi qu’une chemise en popeline Ralph Lauren. Je m’habille donc et enfile ma paire de Weston en daim marron. En revanche, je ne retrouve pas mon portable. C’est là encore l’œuvre de Zineb me dis-je. Je ne suis pas dupe du fait qu’elle consulte régulièrement mes appels entrants, oubliant ainsi parfois de remettre le Nokia sur ma table de chevet. J’hésite à la réveiller, restant début au pied du lit, les mains dans les poches, l’observant longuement, buvant l’harmonie de son visage endormie. Je suis marié à la femme la plus belle de la ville ; j’ai donc tout pour être heureux. Peut être même le suis-je d’une certaine façon. Je m’assieds sur le rebord du lit et caresse le visage de Zineb, traçant de l’index, le contour de son nez, pétrissant son menton, effaçant les sillons laissées par ses larmes asséchées. Il n’y a vraiment rien d’imparfait dans cette femme. J’éprouve une affection monstrueuse pour Zineb lorsque celle-ci est en état de passivité. Il suffit qu’elle parle, qu’elle émette un avis, pour que cette affection se métamorphose en une répulsion sans fin. J’aurais peut être voulu passer ma vie aux côtés d’une cruche ? Même pas en fait. Tout ce qui sort de la bouche de Zineb me fait mesurer combien je suis un être dépourvu d’intelligence. Autant que je m’en souvienne, je ne lui ai jamais dit « Je t’aime ». Elle ouvre les yeux.
Rédigé par Reda Dalil le Mercredi 23 Avril 2008 à 16:04 | Permalien | Commentaires (2)

Mardi 22 Avril 2008
Le Silence de Zineb  - My Blog
Chapitre 1
Je me réveille complètement malade. Ma tête est sur le point d’exploser, chaque mouvement que je fais, déclenche un séisme de douleurs dans mes tempes. Je suis en sueur et, bizarrement, je suis nu. Je m’oblige a me lever du lit. Un peignoir est étendu sur un tabouret au pied du lit. Je l’enfile et me dirige vers la salle de bains. Je me regarde. J’ai une mine terrible, une mine à faire peur. Je me barbouille le visage d’eau froide, trouve du Pepto-bismol dans l’armoire de toilette à
et en prends plusieurs gorgées. Je reviens dans la chambre et écarte les rideaux. Le soleil m’aveugle par sa brillance excessive. Il doit être tôt dans l’après-midi. Je consulte ma montre mais celle-ci s’est arrêté à six heures. Je crie le nom de la bonne. Elle s’appelle Majida mais Majida ne réponds pas. Je descends dans le salon, me traîne dans le jardin, ouvrant péniblement la baie vitrée et, ne quittant pas mon peignoir de bain, je m’écroule sur un transat, plissant les yeux en réaction à la violence du soleil. Je suis pieds nu et l’effet du Pepto-bismol tarde à se faire sentir. Je crie le nom de ma femme. Elle s’appelle Zineb, et Zineb ne réponds pas non plus. Par delà le buisson, me parviennent des cris d’enfants. Je hurle « Vos gueules ». Silence court puis reprise des cris. Cette mouche morte qui flotte dans la piscine gâche la perfection soyeuse de l’eau. Ma migraine m’empêche de me lever pour corriger cela. De quoi est ce que je me rappelle ? Hier soir : trois choppe de bière pression 50 cl à la Java, quatre verres d’Absolut à l’Etoile et une bouteille de Black Label au VIP. J’ai une bonne mémoire éthylique. Ma mémoire des noms en revanche est moins fiable. Je me rappelle d’une ou plusieurs filles. Il y en a eu plusieurs, je le sais. Je ne m’en rappelle que d’une pourtant. Elle me demande de l’argent pour avorter, je ris. Elle réitère sa demande. Je commence à la prendre au sérieux et ma colère démarre puis explose lorsque la fille vomit dans ma BMW. La fille en question : Rachida, ma maîtresse depuis trois ans. Zineb est au courant de son existence. Je lui ai tout avoué dans le but de lui faire mal. J’aime faire mal à Zineb car Zineb est parfaite. Elle l’a toujours été. Zineb et moi sommes mariés depuis sept ans. Nous nous sommes connus par l’intermédiaire de ma mère. Ma mère apprécie Zineb, mon père lui voue un véritable culte. Quand je l’ai au téléphone, mon père commence d’abord par demander des nouvelles d’elle, ensuite, généralement, il raccroche. Zineb sort de Science-po après un virage réussi par HEC. Elle est plus intelligente, plus cultivé que je ne le serais jamais. Pourtant cela ne m’a jamais dérangé étant donné que je suis riche, infiniment plus riche qu’elle ; plus riche en fait que la plupart des personnes de mon entourage. Le plus insupportable en fin de compte c’est qu’elle ait plus d’humour que moi. Infiniment plus d’humour. L’humour est une chose qu’on n’achète pas. On naît avec ou pas. Je suis né sans humour et ça ne me fait pas rire. Zineb est la plus belle femme de Casablanca. J’en ai vu de plus belles qu’elle ailleurs que dans cette ville, mais jamais à Casa. Rachida m’annonce donc hier qu’elle est enceinte de moi, elle me fait savoir qu’elle compte se débarrasser de l’enfant. A priori, je ne suis pas contre cette idée. Néanmoins, je m’y oppose. Je dis à Rachida qu’elle ferait bien de garder l’enfant si elle espère continuer à profiter de mon fric. Si après un test ADN, il s’avère que l’enfant est de moi, je lui communique mon envie de m’en occuper sans elle bien entendu. Après une brève hésitation, son expression change car elle n’a même pas besoin de me soumettre à un chantage répugnant, elle sourit et propose une somme. C’est précisément à ce moment là que ma mémoire cale. Nous sommes en novembre. Le vent ce lève subitement tandis que le soleil continue à irradier le jardin d’une lumière blanche, crue. Plus tard, je ne serais pas étonné qu’il pleuve. Rien ne m’oblige de me baigner, pourtant c’est ce que je fais. Et, je le fait tellement bien que j’essaye de me noyer. Une force étonnante prend le dessus lorsque je suis sur le point de suffoquer. Cette force m’ordonne de me propulser en surface, de remplir mes poumons d’oxygène puis, aussitôt, je reprends le contrôle de mon corps et me replonge au fond de la piscine. Cette force et moi jouerons à ce petit jeu environ une centaine de fois. Las, je sors finalement de la piscine, enfile mon peignoir de bain. Il ne fait déjà plus jour et il ne pleut pas. A l’intérieur, tout est sombre et de ce fait, je me charcute le gros orteil contre un coin de table en marbre massif. La douleur ne m’atteint qu’au bout d’une dizaine de secondes et celle-ci, contre toute attente, est moins intense que prévu. Je me dirige vers la cuisine car c’est de là que provient l’unique source de lumière. J’y entends des bruits.
Zineb est là, pesant de tout son poids sur le plan de travail. Elle tient un couteau à viande dans une main, tandis que de l’autre, elle fait glisser son index le long de la lame du côté non-aiguisé. Son visage ruisselle de larmes. Un vrai torrent de larmes. Sauf qu’elle n’émet aucun son, même pas un léger soupir. Je me force de tousser. Elle ne se retourne pas et c’est alors que je dis : « J’ai réfléchi et si tu y tiens encore, on adopte ». Elle reste muette. Je tourne les talons et quand j’emprunte l’escalier pour remonter dans notre chambre, je l’entends ranger le couteau à viande.
Rédigé par Reda Dalil le Mardi 22 Avril 2008 à 16:37 | Permalien | Commentaires (0)

Lundi 21 Avril 2008
Radioscopie d'un pauvre con!  - My Blog
Quand elle claque la porte de la voiture pour s’en aller rejoindre l’entrée de son immeuble, il ne se rend pas tout de suite compte du tragique de la situation. « Elle reviendra » s’est-il dit, « elle reviennent toutes » avait-il songé. Cependant, lorsqu’il rentre chez lui, il est frappé par l’inéluctabilité de la chose. Le lit défait, des vêtements piteusement éparpillés sur le sol, des mégots de cigarettes débordants d’autant de cendriers qu’il y a de pièce dans ce vieil appartement décrépi. Et puis, une odeur ; son odeur à elle. Un mélange de yaourt, d’huiles nécessaires, d’extraits de raisins. Il songe que bientôt, cette odeur s’estompera et que, ne lui restera d’elle qu’un souvenir lointain, alimenté ça et là par des conversations entre amis : « Te rappelles tu de la journaliste là, elle était vachement bien dis donc ». Il ne veux pas que cet amour en particulier fasse les frais de la progression du temps. Il sait au moment précis ou il ne trouve pas sa brosse à dents dans le gobelet surplombant l’évier, que cette fois ci, c’est bel et bien fini. Mais pense-t-il, que s’est-il passé ? Le pauvre con n’a pas l’habilité intellectuelle à comprendre ce qui lui arrive. Il est comme tous ses congénères, il s’absout de toute responsabilité dans tout échec s’abattant sur lui. Il ne peut être lui, à la source de tant de tristesse, d’un tel gâchis. Non, assurément, la faute incombe plutôt à elle, à l’autre. Sans grande conviction, il se répète : « Elle a le chic de me culpabiliser » ou encore « j’ai été sympa sur toute la ligne ». Néanmoins, cette boule qui croît dans sa poitrine n’est pas le fruit du hasard, et il a beau rejeté la faute sur elle, les signaux envoyés par son corps le renseignent du contraire. Le pauvre con est maitre dans l’art de ne pas s’avouer la vérité. Sa souffrance ne peut être autre chose que le résultat d’une blessure physique. Aucun stigmate moral ou sentimental n’est toléré par le pauvre con. Le pauvre con est égoïste y compris dans le malheur. Il lui est inconcevable de s’être rendu coupable d’un crime contre son propre bonheur. Il pense que, le destin, le karma, la providence se sont ligués contre lui. Il n’est pas programmé pour endosser la responsabilité de ses actes. Mais, face à la clarté translucide de sa rupture avec celle qu’il aime, il passe en revue, sans vraiment s’y appesantir plus que ça, les faits et gestes pouvant avoir causé la catastrophe en question. Le pauvre con est un basique. Il est incapable en premier reflexe d’