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Ancien détenu politique, Abdelaziz Mouride, dans une bande dessinée conçue et amorcée en prison, opère un retour détaché et goguenard sur son sinistre passé de cobaye des tortures. Il appelle cela "une expérience humaine". L'humour et la dérision sont des armes terribles pour conjurer l'insoutenable. Abdelaziz est pudique, il ne fait pas de son terrible voyage un étalage complaisant de sa lutte contre l'iniquité. Il a lutté comme tant d'autres. " Il faut parler de ces années terribles pour qu'on ne vive plus jamais d'années terribles ". Voyage chez les rats affamés.
Amale SAMIE (Maroc Hebdo) 2002
"Je n'ai ni rancune ni haine contre ceux qui m'ont jeté dans un cachot et torturé. Ce que je veux c'est qu'on dise ce que nous avons enduré pour que cela ne se reproduise plus jamais ". Abdelaziz Mouride n'a aucun respect pour les beaux esprits qui disent qu'il faut tourner la page du passé. " Tourner la page, oui, mais quand on l'aura écrite et qu'elle aura été lue. On ne construit pas une histoire sur l'amnésie".
Comme un jour il faudra bien écrire l'histoire du Maroc moderne, autant essayer de l'écrire en la regardant dans les yeux. Il semble que maintenant, on peut tout se dire, les luttes politiques, idéologiques, syndicales, les insurrections, les tentatives d'allumage de maquis, comme à Moulay Bouazza, enfin tout. On peut le faire avec une résolution sereine.
Il y a eu des révoltés, mais ils n'ont inventé ni les conditions ni les causes de leur révolte. Cette jeunesse-là était en désaccord profond avec la gestion du pays, ses aînés s'étaient battus pour l'indépendance, une phase de notre histoire qu'il faudra bien, un jour décortiquer aussi. Les "révolutionnaires" ont eu affaire au Maroc indépendant et pas dans ce qu'il avait de meilleur.
Divorce
Puis dans les années 60, le divorce a commencé à s'élargir entre le Maroc et sa jeunesse, entre une caste de privilégiés et ceux qui aux yeux de cette caste étaient une horde menaçante. Le peuple a fait très peur, dans notre histoire récente. Les masses déshéritées n'avaient pas vu les fruits de l'indépendance. Un système policier a tenté sur trois décennies de les dissuader de se sentir un droit sur ces fruits. On n'avait pas le droit de réclamer une borne fontaine, sous peine de flagellation par le caïd ou au commissariat où l'on a été embarqué sans ménagement. Quand un douar réclamait l'électricité, on embastillait le douar, quand un jeune avait la langue un peu libre, il se retrouvait coincé dans une souricière et copieusement assaisonné.
Il y avait aussi l'extrême gauche qui était considérée comme une incarnation du démon et qu'on avait décidé d'éradiquer sans pitié. Certaines thèses qu'elle développait, certaines de ses revendications sont maintenant celles de tous les Marocains. Les marxistes-léninistes ont eu le tort de les formuler un peu trop tôt. C'est comme ça qu'une génération d'étudiants et de travailleurs engagés s'est retrouvée dans des bagnes.
Silence
De l'extérieur, on pouvait bien voir que quelque chose ne cadrait pas avec l'idée que l'on aurait aimé avoir de notre pays. L'ampleur de la répression politique et ses motifs réels ont tardé à s'ébruiter, un silence pesant régnait sur la vie politique et pour tout comprendre, il aurait fallu être capable de concevoir l'inconcevable. Les gens qui ont écopé en ce temps-là pouvaient être suspectés de tout, sauf de ne pas aimer leur pays, puisqu'ils demandaient la démocratie pour leur pays. Blasphème, la démocratie c'était pour les pays scandinaves, exclusivement. " La démocratie, on s'en tape un peu, Monsieur, nous nous battons pour le développement ". Tu parles, on a vu où nous ont menés 40 ans de développement de cette eau-là. Les grandes exploitations agricoles changeaient de main, des fortunes insolentes se firent avec l'argent des gens. Évidemment, comme nous vivions dans un monde idyllique, il fallait bien croire la télévision, tout allait bien, il n'y avait que les esprits chagrins pour y trouver à redire. Il y en eut. Il fallait les faire taire, on les a fait taire. Momentanément, du moins. C'était la nuit complète sur et dans les bagnes. Pour la jeunesse qui n'avait pas choisi cet engagement-là, ou qui ne l'avait pas rencontré, il y avait bien une atmosphère lourde, dans le pays. Les policiers étaient nécessairement rogues et avaient la matraque facile, les bagages des étudiants qui rentraient au pays par Tanger étaient minutieusement fouillés, des fois qu'ils auraient été tentés d'introduire au Maroc des uvres subversives, et un camarade de fortune, comme aurait dit Abdelaziz Mouride, avait été agrippé simplement parce que dans son cartable, il y avait un polycope sur La Conférence d'Algésiras, en 1880. Dans les geôles, on passait l'espèce humaine à la moulinette. Dans l'impunité la plus totale. Les suppliciés rédigeaient eux-mêmes leur acte d'accusation sous les tortures les plus perfectionnées. Peut-être même inventées ici. Pour quel crime ? Il fallait absolument que ce crime figure sur l'acte d'accusation: "atteinte aux institutions et à la sûreté de l'État, complicité avec le Polisario". Derb Moulay Cherif, novembre 1974. Abdelaziz Mouride, membre fondateur du mouvement 23 mars s'est fait cueillir en rentrant chez lui. Il sortira dix ans plus tard. Il en avait pris pour 22 ans, et le tribunal, qui n'aimait pas sa manière d'aimer son pays, avait distribué 25 siècles de prison. La lutte à l'intérieur et à l'extérieur du pays était parvenue à réduire cette longue douleur. Mais même happés par un système monstrueux, les emmerdeurs ont su rester des emmerdeurs, et, en boycottant leur propre procès, ils avaient pu transformer la vie du juge Afazaz qui les avait condamnés en cauchemar.
Lutte
Les audiences étaient trop houleuses pour cet exécuteur des basses uvres copieusement traité de fasciste. Les réfractaires n'entendaient pas partir dans le silence et la soumission. Perdus pour perdus, ils voulaient rester des hommes. Mais une fournée de 250 militants qui se dissout comme cela dans l'atmosphère, ça ne pouvait pas rester secret, les familles des " subversifs à la solde de l'étranger " ont lutté, timidement, puis résolument, l'information avait circulé comme une traînée de poudre au Maroc et à l'étranger. Alors les "subversifs" se sont lancés dans des grèves de la faim, au fond de leurs prisons, les pires sévices furent exercés sur ces récalcitrants. Rien n'y fit, comme ils n'avaient plus rien à perdre, ils avaient même réclamé la reconnaissance de leur statut de prisonnier politique. Une victoire pour des fantômes squelettiques, cagneux, affamés, couverts de poux. Mais ni Saïda Menebhi, ni Evelyne Serfaty, ni Abdellatif Zeroual, ni Amine Tahani, ni d'autres encore n'avaient eu le temps de profiter de cette victoire.
À Kenitra, après leur séjour à Derb Moulay Cherif et Ghbeïla, les prisonniers eurent le droit de lire, d'écrire, d'écouter la radio. Abdelaziz Mouride parle de son arrestation comme du début d'une ère de "réjouissances" inaugurées à Derb Moulay Cherif, les traitements qu'il avait subis étaient des "festivités". Et son séjour, dans les cachots avec les rats, une "villégiature". Drôle de villégiature où l'on a eu un bandeau sur les yeux pendant près de 2 ans, et où un "gentleman" parfumé interrogeait sur un ton d'exquise politesse dans un français châtié. Lui n'appliquait pas d'électrodes dans les parties génitales, il ne matraquait pas, ne fouettait pas. Trop peur d'attraper une tache de sang sur sa veste chic. C'étaient les "hadj" qui se payaient le sale boulot avec une application bestiale.
Drôles de hadj. Drôle de pèlerinage au fond d'un cul de basse-fosse, zèle inconcevable..
"On affame bien les rats". Abdelaziz Mouride, Editions Tarik |