 | Mouride et les murs qui murmurent
Samedi 23 Février 2008
| |  | | Jusqu’au 29 février 2008, la Galerie 121 de l’Institut français à Casablanca expose les toiles (huile sur bois) de l’artiste peintre A. Mouride, une exposition intitulée «Murs et murmures».
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Ces murs qui se dénudent et vous dénudent. Ces murs qui vous lapident
et vous imposent des concessions et limites. Ces murs qui vous
encerclent et vous écrasent jusqu’à la noyade et l’étouffement. Ces
murs qui murmurent, narrent et vous sculptent. Ces murs aux formes
cubiques qui s’ouvrent sur, ou renferment, une pluralité de vies.
«Les murs ont des oreilles» comme disaient nos sages. Mais chez
Mouride, ils ont aussi des yeux et une bouche. Ils vous écoutent, vous
épient, vous observent, vous scrutent, vous fracturent, vous
engloutissent, vous hantent, vous contemplent, vous parlent et vous
murmurent à l’oreille les secrets les plus profonds de l’univers
complexe des hommes.
Mais au-delà des murs, cet homme, pêcheur au corps craquelé, qui
repêche les débris d’une mémoire en ruines. Une danseuse orange aux
élans libérateurs. Un cavalier qui surgit de nulle part, vous soulève
et vous emporte loin des murs. Au-delà de l’emprisonnement, de
l’étouffement, de l’incarcération, de l’être et l’esprit meurtris;
résurrection de l’artiste libre. Libre comme l’écoulement des Chutes du
Niagara ou l’envol de la colombe ivre. Et à travers son pinceau, il
interroge et fait parler les murs. Des murs où les fissures, les
craquelures et les blessures ont des traits de couleur noire et marron
écorce. Ils vous immergent et vous engouffrent dans l’abysse du temps.
Des couleurs de grottes préhistoriques où s’animent et s’agitent,
fiévreuses et enfiévrées, les lésions et les souffrances des hommes
brimés et privés de leur liberté.
Au-delà des murs, des murmures et confidences, tantôt voilées, tantôt
dévoilées. Au-delà des murs, la liberté réanimée par la mémoire,
l’imagination et le fantasme. Des couleurs sombres mais attisées par la
fureur de l’espoir et de la vie. Du rouge orangé ou sang coagulé, on
passe au rouge violet et du bleu violacé à l’azure et au bleu-vert ou
jaune. Et de temps à autre, un brin de blanc en guise d’ouverture vers
l’extérieur. Et dans un soucis de continuité, émergent des détails de
mosaïque ternie qui se prolongent d’une toile à l’autre. Car au-delà
des murs, la vie persévère et vous emprunte la force de continuer.
Au-delà des murs, l’art, la littérature et la musique.
Dans l’atelier du peintre, se faufilent et défilent des silhouettes
d’écrivains dont la plume a façonné les contours de la littérature
maghrébine.
Des hommages à Abdelkader Chatt, Driss Chraïbi, Abdellatif Laâbi,
Abdelghafour Laâraki, Tahar Benjelloun, Abdelfattah Kilito et ce à
travers des titres de tableaux, tels que «Le passé Simple»,
«Civilisation ma mère», «Une enquête au pays», «L’homme rompu»,
«L’arbre à palabre», «L’œil et l’aiguille», «Le cafard à l’orange»…
«Murs et murmures» est la métaphore du chemin des ordalies, d’une
demeure construite, puis détruite et qui aspire à une reconstitution
urgente. Au sein des murs, des silhouettes frappées, fatalement, par
l’anonymat. Des voix colorées de musiciens, de cavaliers qui tentent,
par la création, de percer les murs. «Murs et murmures» retaille dans
la pierre de la créativité le corps de l’artiste, recoud ses blessures
et lui fait retrouver ses traces. |
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 | Les «murs et murmures» d’un peintre
Mardi 05 Février 2008
| |  | | · Ses tableaux renvoient à la limite, la frontière et l’emprisonnement
· L’exposition dure jusqu’au 29 février à l’IFC de Casablanca
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LE mur comme lieu de tous les transferts, tel est le thème central de la dernière exposition de l’artiste peintre Abdelaziz Mouride. Ce dernier donne rendez-vous à tous les passionnés de l’art plastique du 31 janvier au 29 février à l’Institut français de casablanca. On a souvent vu l’univers plastique de Mouride comme une expression de la souffrance. «Ce sont en effet les dix ans d’incarcération qui l’ont initié, forcé, à une sorte de familiarité avec les ténèbres et les fantômes», affirme Maâti Kabbal, chargé d’actions culturelles à l’Institut du monde arabe à Paris.
«Dans son œuvre actuelle, il s’attaque aux murs, thème on ne peut plus d’actualité puisqu’il renvoie à la limite, la frontière et l’emprisonnement. Devant toute une population, notamment celle du sud se dressent des murs visibles et invisibles», a-t-il ajouté.
Des œuvres comme «Mosaïques ternies», «L’homme unidimensionnel», «L’homme rompu», «Couleurs automnales» ou «Notre époque», reflètent clairement cette relation entre l’homme et les murs, soient-ils visibles ou invisibles.
«Le travail de Mouride n’est pas une confection d’artifices ni une fiction bon marché, mais se soutient d’une expérience et d’une vision orientées vers l’accomplissement du deuil de la captivité», remarque Kabbal avant d’ajouter que «par le travail des couleurs et le burinage des formes, l’artiste rassemble avec amour et dans un geste rituel des plus subtils ces membres éclatés. Du dessin à la peinture et vice versa, glisse la main de l’artiste pour doter les lignes évanescentes de formes, de couleurs et de rythmes».
En effet, le travail de Mouride, fait de lignes contrariées et de couleurs sombres et néanmoins chaudes, exprime les paradoxes intimes de l’artiste peintre en évoquant le passé et en interrogeant le présent.
«C’est un artiste d’une très grande sincérité», souligne pour sa part Jean-Jacques Beucler, directeur de l’Institut français de Casablanca». Il y a en effet chez Mouride «une générosité intellectuelle qui fait de lui un écrivain-artiste à part», note de son coté Kabbal.
Sur un autre plan, le directeur de l’Institut français n’a pas manqué de constater le fait que «les œuvres de Mouride ne livrent pas tous leurs mystères dès la première fois», et qu’à «chaque fois qu’on les regarde, on peut découvrir des choses qu’on n’a pas remarquées avant».
De son côté, Abdelaziz Mouride a insisté sur l’importance de la culture dans la vie et particulièrement dans la vie de l’artiste. Selon lui, «un artiste peintre doit être quelqu’un de cultivé». «Aller à la découverte de murs travaillés par le temps, c’est recouvrir cette mémoire de l’entre quatre murs. L’artiste en prélève pour les restituer avec force les craquelures, voire les fissures, la densité, les matériaux. Le mur devient ainsi éloquent, une dictée de la mémoire qui nous interpelle dans notre oubli confortable», note enfin Kabbal.
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Nostalgie
L’ARTISTE peintre retrouve tous les souvenirs de son enfance à chaque fois qu’il revient au centre culturel. «Je me souviens des anciennes personnes qui travaillaient à l’institut, elles me traitaient d’une manière très délicate. J’en suis reconnaissant», a-t-il déclaré. Sa première carte d’adhésion, il l’avait obtenue en 1964. Il est à noter que Mouride est aussi journaliste et auteur de bande dessinée pour adultes. Il prépare actuellement une adaptation en BD du chef-d’œuvre de Mohamed Choukri «Le pain nu».
(l'Economiste du 05/02/ 2002)
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 | Bande dessinée. Histoires de mon quartier
Mercredi 18 Juillet 2007
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Dans le cadre d'un atelier de scénario organisé par l'IF de Casablanca en mai et juin dernier, Abdelaziz Mouride, auteur de la célèbre bande dessinée "On achève bien les rats", a encadré une vingtaine de jeunes de 10 à 15 ans de Sidi El Bernoussi à Casablanca. "Très vite, nous avons abandonné l'option contes, car les thèmes qui revenaient lors des discussions avec les jeunes étaient la violence et la pauvreté", explique Mouride. Les protagonistes ont donc scénarisé et dessiné en 4 pages des morceaux de leurs vécus ou des histoires marquantes de leur derb. Fruit, entre autres, de cet atelier : l'histoire en bulles d'un chef de bande du quartier ; et son pendant, la success-story de Youssef Sefri, gosse de Sidi El Bernoussi, devenu footballeur professionnel. "Légendes de ma ville" à l'IF de Casablanca du 22 septembre au 5 novembre.
Tel Quel septembre 2006 |
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 | Le surprenant journal d’Abdelaziz Mouride
Mercredi 18 Juillet 2007
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Par Driss Ksikes
Lorsqu’il avait transformé, avec brio, son premier essai de dessinateur, On affame bien les rats (Tarik éditions), Abdelaziz Mouride en a surpris plus d’un. Les plus sceptiques ont cru que c’était tout juste le coup d’éclat d’un ex-prisonnier politique qui en avait gros sur le cœur. Ceux qui connaissent de près Mouride, l’artiste, sensible, affable, savaient que le dessinateur allait enfin sortir de sa coquille. Aujourd’hui, avec Le coiffeur, longtemps attendu et finalement achevé, avec le concours technique du plasticien Miloud Nouiga, il récidive en beauté.
La particularité, cette fois-ci, est que Mouride puise dans ses mémoires de jeune adolescent, à la conscience à peine éclose, confronté au milieu d’un salon grouillant de coiffure à la réalité
révolutionnaire et ordinaire des années 60. Retrouvant ses notes gardées intactes, le narrateur raconte à son fils les débats houleux du salon, et le dessinateur restitue par un trait fin et réaliste l'ambiance cacophonique de l’époque. Au gré des clients qui défilent, le jeune garçon coiffeur découvre les querelles entre un vieux réactionnaire et un enseignant marxiste, l’industrie qui écrase un ouvrier docile. Aux abords du salon, il apprend que Cheikh Al Arab est "wanted" et héroïsé, que le barbouze en bicyclette est hué et mal aimé et que les idylles ne courent pas les rues. Entre deux coups de ciseaux, il se retrouve au cœur d’un monde masculin, machiste, voire misogyne, où l’on dénigre autant les puceaux que les femmes libérées et belles.
Avec des fresques emplies de couleurs et de mouvements, Mouride nous invite plus tard aux soirées chaudes et mélodieuses, à la boucherie de mars 1965, vues à travers le derb, au commissariat flambant neuf du coin, puis des années plus tard, chez le coiffeur avec son fils, manière de boucler la boucle. Émouvant.
Tel Quel 2004 |
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 | Abdelaziz Mouride, la douleur en BD
Mardi 17 Juillet 2007
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Abderrahmane Amzelloug
Dans une nouvelle édition du magazine culturel "Nostalgia", Rachid Nini nous propose une rencontre avec Abdelaziz Mouride, journaliste et ancien détenu politique qui a choisi la bande dessinée pour raconter son vécu, et celui de sa génération, durant les "années de plomb". A découvrir vendredi à 23h40. Rediffusion jeudi à 15h00.
Né en 1949 à Casablanca, Abdelaziz Mouride est membre fondateur du mouvement 23 Mars, un des principaux courants d'extrême gauche marocaine, à la fin des années 60. Arrêté en novembre 1974, il a été condamné à 22 ans de prison. Il sera libéré en 1984 après 10 ans de détention.
En 2000, Mouride, journaliste au groupe "Maroc Soir", a choisi de raconter sa détention de façon originale et touchante : sous forme d'une BD, amorcée dans la pénombre de sa cellule de Derb Moulay Cherif, et intitulée "On affame bien les rats", éditée auparavant en France (1982), sous un pseudonyme. Cet ouvrage constitue un témoignage bouleversant sur les années de violence politique au Maroc. Selon Yann Barte, "Mouride a croqué son histoire. Jour après jour. Planche après planche. Il dessine tout : les simulacres de procès, l'isolement, les humiliations, la torture, la grève de la faim...
Mouride a opté pour la bande dessinée, pour toucher le plus large public. Ses dessins en noir et blanc révèlent, avec une très grande force, ce que lui et ses co-détenus ont vécu. Il "opère un retour détaché et goguenard sur son sinistre passé de cobaye des tortures. Il appelle cela "une expérience humaine". L'humour et la dérision sont des armes terribles pour conjurer l'insoutenable", commente à propos de son oeuvre le journaliste Amale Samie.
Quatre ans après, Abdelaziz Mouride récidive avec "Le Coiffeur", une nouvelle bande dessinée évoquant le Casablanca des années 1960, avec pour cadre le salon d’un coiffeur et sur fond de luttes politiques. Cette fois-ci, il s'associe à un autre artiste : Miloud Nouiga. Le résultat est émouvant.
Dans ce nouveau numéro de "Nostalgia", Mouride partagera avec nous quelques moments forts de la mémoire collective et de sa vie, avant et après l’incarcération.
Sur la 2
2004 |
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 | BD Mouride l'artiste
Lundi 16 Juillet 2007
| |  | | Quatre ans après le coup d'éclat de « On affame bien les rats », Abdelaziz Mouride récidive avec une nouvelle B.D, « Le Coiffeur ».
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Oumaïma Draoui (Le Journal Hebdo)
Il y a 20 ans, on annonçait à un homme incrédule qu'il était libre, après 10 années passées dans les geôles marocaines et 12 ans avant sa libération présumée. C'est que le sieur avait fait du grabuge même en taule. Abdelaziz Mouride livrait clandestinement, au dehors, des planches de croquis qui donneront une bande dessinée pas comme les autres. Tiré du quotidien écrasant et douloureux de l'emprisonnement, « On affame bien les rats » est publié en France sous un pseudonyme et fait la Une de « Libération » et le tour du monde. De la commission européenne aux mains du l'ex- président américain Carter, le détenu politique, nouveau bédéiste, livrait en images le témoignage fort et bouleversant des conditions de détention des Marocains pendant les années de plomb. C'était en 1982, sous le titre « Dans les entrailles de mon pays » en hommage au poème de l'opposant chilien Pablo Neruda, et signé Rahal, du nom d'un compagnon d'infortune mort en essayant de s'échapper. Il faudra attendre 2000 pour voir la B.D publiée au Maroc aux éditions Tarik. Et 2004 pour que Mouride récidive avec un nouvel essai dessiné, « Le coiffeur ». Toujours la même sensibilité, la même force d'analyse du quotidien et de ses compatriotes. Toujours cette même dose de rancœur et d'humour. L'exacte justesse entre la vérité et le vécu. « On affame bien les rats » était dénonciateur, balançant à la gueule des consciences à ornières, les balafres d'une réalité étouffée. « Le coiffeur », c'est autre chose. Juste le souvenir d'un adolescent plongé dans la vie de quartier et le salon de coiffure où il travaille. Juste le souvenir de ces troubles et mythiques années 60. L'auteur laisse alors le libre choix au lecteur de choisir son camp. Relevé par l'excellent travail plastique d'un grand coloriste, l'artiste peintre Miloudi Nouiga, c'est réussi, esthétique, percutant et touchant. C'est du Mouride tout craché. Une composition formidable indissociable de l'homme et de son parcours.
Le trait juste d'une époque injuste
Dans ce salon de coiffure, dans ce milieu masculin, il y a une foultitude de personnages et de petites histoires qui se croisent sur fond de grande Histoire marocaine. L'instit' gauchiste que l'on fait disparaître, le réac' de la vieille époque, l'acteur romantique, l'ouvrier trahi et écrasé et le décadent coiffeur alimentent de leurs discussions et de leurs querelles le récit de cette révolutionnaire époque et de son ambiance grouillante. Le trait fin et pragmatique de Mouride raconte avec humour et sans concession les fous-rires de la joyeuse bande comme les destins estropiés par « un régime qui voulait faire vivre les Marocains dans la soumission moyenâgeuse ». Il relate l'histoire triste d'un Roméo et d'une Juliette brisés par les codes sociaux. Il raconte la cacophonie des enfants du derb qui narguent le vieux garbouz. Il dessine l'hécatombe du 23 mars 1965 quand Nouiga ne lésine pas sur le pourpre et qu'à la radio, on peut entendre : « C'est un complot ourdi par d'obscurs agitateurs au service de l'étranger… Les affrontements ont fait trois morts dont deux agents des forces de l'ordre… ». Il évoque aussi l'engouement provoqué par un Cheikh Al Arab alors que l'on construit le nouveau commissariat du quartier censé être d'abord dispensaire ou école. Dans son journal retrouvé intact, le narrateur raconte à son fils le quotidien ordinaire et explosif d'une époque dont le slogan fut : « il est interdit d'interdire », rappelle A. Mouride. Et revenu sur les lieux avec ce fils, 30 ans plus tard, se rend compte comme tout a changé et rien n'a changé.
Dans un encadré, l'auteur écrit d'un personnage : « C'est ça, Toto. Un être intense qui jette un regard lucide et goguenard sur tout ce qui l'entoure. On dirait que pour lui la vie n'est qu'un roman triste ou heureux qu'il faut lire sans trop prendre au sérieux ». C'est ça, Mouride. Un mec de gauche, un utopiste, condamné à 22 ans de prison pour atteinte à la sécurité intérieure, au régime royal et conspiration, devenu artiste, en n'ayant retenu de ses années noires que « la dimension humaine de la souffrance comme de la joie, les plus absolues ». Et faire des B.D où on rit, on s'émeut… Et puis on réfléchit. On réfléchit jusqu'à sa prochaine récidive, l'adaptation dessinée d'un autre mythe. « Le Pain nu » de Mohamed Choukri.
2005
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 | Bande dessinée: Le Maroc à l'assaut du 9eme art
Lundi 16 Juillet 2007
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Dans un joyeux désordre, elle arrive enfin, de Casablanca à Tétouan. Longtemps attendue, la BD surgit au Maroc au cœur d'un tourbillon enthousiaste d'initiatives de jeunes dessinateurs, des bulles et des projets pleins la tête. Une véritable naissance.
Ici, c'est l'auberge espagnole ! On s'installe, on parle BD, et entre quelques planches de dessin et un café crème, on échange des techniques, une méthode japonaise ou quelques albums V.O. Les hotaku (fans de manga) sont, en effet, majoritaires dans le groupe. C'est la grand-messe du samedi pour cette trentaine de bédéistes rassemblés à la cafèt' du Centre culturel français ou dans un café alentour. Et chaque semaine, deux ou trois nouveaux dessinateurs rejoignent la joyeuse tribu. Pas simple à harmoniser pour le chef d'orchestre du groupe, Abdelaziz Mouride, journaliste et bédéiste ! C'est lui qui avait lancé, lors de la « Fête de la BD » organisée il y a quelques mois au CCF, l'idée un peu folle d'un magazine. Des jeunes avaient répondu présents. Tout de suite.
Le projet porte un nom : « Bled'Art » et un numéro zéro, en voie de finition. Issus pour leur majorité de l'école des Beaux-arts de Casa, ces jeunes dessinateurs, presque tous autour de la vingtaine, essaient tant bien que mal d'assister aux « réunions », de boucler quelques planches, entre deux examens. Sans consigne particulière, la revue semble partir dans tous les sens, au gré des passions de chacun. Pourtant, malgré l'ambiance très ludique de ces rencontres, le projet avance méthodiquement, dans l'excitation partagée de l'aventure. Abdel Ali, 18 ans, groupie de « Racaille Blues » raconte « la bande à Moustafa » en guerre contre le clan de Hmida. De la castagne à chaque page, du sang qui gicle et des types envoyés à l'hosto toutes les cinq vignettes. Du « Street Fighter » couché sur papier ! Salah Eddine a choisi la période ante-islamique pour placer son personnage : « Antar, le mercenaire du désert ». Mais c'est bien du manga qu'il s'inspire pour la technique. En quelle langue ? « J'écris les bulles au crayon en arabe dialectal pour aller plus vite, ensuite je les réécris en français. Je sais pas pourquoi… » A « Bled'Art », seuls les animaux de Kalamour parlent l'arabe, darija.
Quant à la réalité marocaine, elle semble peu inspirer nos dessinateurs, bien davantage tournés vers les « anime » (dessins animés japonais) et les séries américaines. « Buffy, Charmed... je pioche un peu dans tout » explique Aïcha. « Mes décors sont toujours japonais, mes personnages plutôt français ou anglais. Je n'arrive pas à placer mes histoires dans un décor marocain. Trop sexe sans doute ! (rires) ».Le « bled » ne ferait donc pas bon ménage avec la création libre et l'explosion des sentiments amoureux pour cette fan de « shôjo manga » ! Ici pas de « hchouma ». Le décor occidental, japonais ou celui d'une 5ème dimension offre au crayon bien plus de liberté. C'est partout le métissage qui prévaut dans une recherche de style et d'identité propre sans doute à cette période de l'adolescence et… de globalisation. Ainsi Hasna, sans origine berbère, prépare une version revue et corrigée de « Isli et Tislit ». Long, maroco-vietnamien, se passionne pour les histoires de gangs aux couleurs US tandis que Samira flashe pour les décors japonais qu'elle espère bien connaître un jour, en poursuivant sa formation à l'école d'art de Kyoto.
A plusieurs centaines de kilomètres plus au nord, c'est autour de l'école des Beaux-arts de Tétouan que des jeunes s'animent. Un autre univers. Ici, on s'inspire des histoires des contes et légendes marocaines de nos grands-mères, de la guerre du Rif ou de la brutalité de la Sûreté nationale. Mais peut-être aurait-on tort de ne voir un regard marocain/maghrébin que dans les planches s'inspirant stricto sensu de la réalité marocaine. Toujours est-il que la langue arabe fait, cette fois, jeu égale avec le français. « Chouf », le fanzine du département BD de l'école, est d'ailleurs bilingue. C'est à un professeur bruxellois de BD, Denis Larue, que l'on doit la création de ce département en 2000. « Chouf », financé à part égale par la Délégation Wallonie-Bruxelles et le ministère marocain de la culture, pourrait bien pour son numéro 3 passer par un diffuseur. Pour le nouveau prof de BD, Renaud De Heyn, auteur des albums « La tentation. Carnet de voyage au Pakistan », pas de doute « La BD a un brillant avenir au Maghreb. Reste un éditeur, pour se jeter à l'eau. Quelques-uns ont déjà envie de s'investir davantage dans le livre de jeunesse, mais je pense que le développement de la BD passera par la presse et par les revues comme Tintin ou Spirou. C'est ainsi qu'elle a démarré aux Etats-Unis et en Europe… ». Pour l'heure, la presse reste encore timide, seul l'illustration, voire la caricature est parvenue peu à peu à se frayer une place dans les colonnes de nos journaux et magazines. Côté édition,Tarik est le premier (et le seul) à s'être lancé. C'était en 1999, avec l'album « On affame bien les rats » de Abdelaziz Mouride, le récit terrifiant de la détention de l'auteur durant les années de plomb. « Il s'agissait surtout de témoigner. Cet album était très parlant par son verbe, la force de l'image » explique l'éditeur, Bichr Bennani qui reconnaît le coût beaucoup plus élevé d'un album BD sur un ouvrage classique. Depuis Tarik a reçu une dizaine d'autres BD,« Rien que nous n'ayons retenu, mais nous restons ouverts ».
Jusqu'alors, faute de débouchés, beaucoup de bédéistes partaient exercer leur talent à l'étranger ou se recyclaient. Un véritable gâchis ! La nouvelle génération, elle, est bien décidée à faire émerger dans les années à venir les premières bulles marocaines, les premiers albums, revues et - qui sait - dessins d'animation. Reste à soutenir ces initiatives. L'entreprise Clairefontaine et l'ambassade de France pourraient sponsoriser l'aventure des bédéistes de Casa. Les Marocains, quant à eux, attendent encore en observateurs trop prudents. Mais déjà des rendez-vous s'annoncent. Du 15 au 18 juillet auront lieu les premières rencontres internationales de la bande dessinée de Tétouan. La BD, c'est parti !
Yann Barte
2004 |
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 | 'On affame bien les rats'. Chronique des années noires de Abdelaziz Mouride
Samedi 14 Juillet 2007
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Ancien détenu politique, Abdelaziz Mouride, dans une bande dessinée conçue et amorcée en prison, opère un retour détaché et goguenard sur son sinistre passé de cobaye des tortures. Il appelle cela "une expérience humaine". L'humour et la dérision sont des armes terribles pour conjurer l'insoutenable. Abdelaziz est pudique, il ne fait pas de son terrible voyage un étalage complaisant de sa lutte contre l'iniquité. Il a lutté comme tant d'autres. " Il faut parler de ces années terribles pour qu'on ne vive plus jamais d'années terribles ". Voyage chez les rats affamés.
Amale SAMIE (Maroc Hebdo) 2002
"Je n'ai ni rancune ni haine contre ceux qui m'ont jeté dans un cachot et torturé. Ce que je veux c'est qu'on dise ce que nous avons enduré pour que cela ne se reproduise plus jamais ". Abdelaziz Mouride n'a aucun respect pour les beaux esprits qui disent qu'il faut tourner la page du passé. " Tourner la page, oui, mais quand on l'aura écrite et qu'elle aura été lue. On ne construit pas une histoire sur l'amnésie".
Comme un jour il faudra bien écrire l'histoire du Maroc moderne, autant essayer de l'écrire en la regardant dans les yeux. Il semble que maintenant, on peut tout se dire, les luttes politiques, idéologiques, syndicales, les insurrections, les tentatives d'allumage de maquis, comme à Moulay Bouazza, enfin tout. On peut le faire avec une résolution sereine.
Il y a eu des révoltés, mais ils n'ont inventé ni les conditions ni les causes de leur révolte. Cette jeunesse-là était en désaccord profond avec la gestion du pays, ses aînés s'étaient battus pour l'indépendance, une phase de notre histoire qu'il faudra bien, un jour décortiquer aussi. Les "révolutionnaires" ont eu affaire au Maroc indépendant et pas dans ce qu'il avait de meilleur.
Divorce
Puis dans les années 60, le divorce a commencé à s'élargir entre le Maroc et sa jeunesse, entre une caste de privilégiés et ceux qui aux yeux de cette caste étaient une horde menaçante. Le peuple a fait très peur, dans notre histoire récente. Les masses déshéritées n'avaient pas vu les fruits de l'indépendance. Un système policier a tenté sur trois décennies de les dissuader de se sentir un droit sur ces fruits. On n'avait pas le droit de réclamer une borne fontaine, sous peine de flagellation par le caïd ou au commissariat où l'on a été embarqué sans ménagement. Quand un douar réclamait l'électricité, on embastillait le douar, quand un jeune avait la langue un peu libre, il se retrouvait coincé dans une souricière et copieusement assaisonné.
Il y avait aussi l'extrême gauche qui était considérée comme une incarnation du démon et qu'on avait décidé d'éradiquer sans pitié. Certaines thèses qu'elle développait, certaines de ses revendications sont maintenant celles de tous les Marocains. Les marxistes-léninistes ont eu le tort de les formuler un peu trop tôt. C'est comme ça qu'une génération d'étudiants et de travailleurs engagés s'est retrouvée dans des bagnes.
Silence
De l'extérieur, on pouvait bien voir que quelque chose ne cadrait pas avec l'idée que l'on aurait aimé avoir de notre pays. L'ampleur de la répression politique et ses motifs réels ont tardé à s'ébruiter, un silence pesant régnait sur la vie politique et pour tout comprendre, il aurait fallu être capable de concevoir l'inconcevable. Les gens qui ont écopé en ce temps-là pouvaient être suspectés de tout, sauf de ne pas aimer leur pays, puisqu'ils demandaient la démocratie pour leur pays. Blasphème, la démocratie c'était pour les pays scandinaves, exclusivement. " La démocratie, on s'en tape un peu, Monsieur, nous nous battons pour le développement ". Tu parles, on a vu où nous ont menés 40 ans de développement de cette eau-là. Les grandes exploitations agricoles changeaient de main, des fortunes insolentes se firent avec l'argent des gens. Évidemment, comme nous vivions dans un monde idyllique, il fallait bien croire la télévision, tout allait bien, il n'y avait que les esprits chagrins pour y trouver à redire. Il y en eut. Il fallait les faire taire, on les a fait taire. Momentanément, du moins. C'était la nuit complète sur et dans les bagnes. Pour la jeunesse qui n'avait pas choisi cet engagement-là, ou qui ne l'avait pas rencontré, il y avait bien une atmosphère lourde, dans le pays. Les policiers étaient nécessairement rogues et avaient la matraque facile, les bagages des étudiants qui rentraient au pays par Tanger étaient minutieusement fouillés, des fois qu'ils auraient été tentés d'introduire au Maroc des uvres subversives, et un camarade de fortune, comme aurait dit Abdelaziz Mouride, avait été agrippé simplement parce que dans son cartable, il y avait un polycope sur La Conférence d'Algésiras, en 1880. Dans les geôles, on passait l'espèce humaine à la moulinette. Dans l'impunité la plus totale. Les suppliciés rédigeaient eux-mêmes leur acte d'accusation sous les tortures les plus perfectionnées. Peut-être même inventées ici. Pour quel crime ? Il fallait absolument que ce crime figure sur l'acte d'accusation: "atteinte aux institutions et à la sûreté de l'État, complicité avec le Polisario". Derb Moulay Cherif, novembre 1974. Abdelaziz Mouride, membre fondateur du mouvement 23 mars s'est fait cueillir en rentrant chez lui. Il sortira dix ans plus tard. Il en avait pris pour 22 ans, et le tribunal, qui n'aimait pas sa manière d'aimer son pays, avait distribué 25 siècles de prison. La lutte à l'intérieur et à l'extérieur du pays était parvenue à réduire cette longue douleur. Mais même happés par un système monstrueux, les emmerdeurs ont su rester des emmerdeurs, et, en boycottant leur propre procès, ils avaient pu transformer la vie du juge Afazaz qui les avait condamnés en cauchemar.
Lutte
Les audiences étaient trop houleuses pour cet exécuteur des basses uvres copieusement traité de fasciste. Les réfractaires n'entendaient pas partir dans le silence et la soumission. Perdus pour perdus, ils voulaient rester des hommes. Mais une fournée de 250 militants qui se dissout comme cela dans l'atmosphère, ça ne pouvait pas rester secret, les familles des " subversifs à la solde de l'étranger " ont lutté, timidement, puis résolument, l'information avait circulé comme une traînée de poudre au Maroc et à l'étranger. Alors les "subversifs" se sont lancés dans des grèves de la faim, au fond de leurs prisons, les pires sévices furent exercés sur ces récalcitrants. Rien n'y fit, comme ils n'avaient plus rien à perdre, ils avaient même réclamé la reconnaissance de leur statut de prisonnier politique. Une victoire pour des fantômes squelettiques, cagneux, affamés, couverts de poux. Mais ni Saïda Menebhi, ni Evelyne Serfaty, ni Abdellatif Zeroual, ni Amine Tahani, ni d'autres encore n'avaient eu le temps de profiter de cette victoire.
À Kenitra, après leur séjour à Derb Moulay Cherif et Ghbeïla, les prisonniers eurent le droit de lire, d'écrire, d'écouter la radio. Abdelaziz Mouride parle de son arrestation comme du début d'une ère de "réjouissances" inaugurées à Derb Moulay Cherif, les traitements qu'il avait subis étaient des "festivités". Et son séjour, dans les cachots avec les rats, une "villégiature". Drôle de villégiature où l'on a eu un bandeau sur les yeux pendant près de 2 ans, et où un "gentleman" parfumé interrogeait sur un ton d'exquise politesse dans un français châtié. Lui n'appliquait pas d'électrodes dans les parties génitales, il ne matraquait pas, ne fouettait pas. Trop peur d'attraper une tache de sang sur sa veste chic. C'étaient les "hadj" qui se payaient le sale boulot avec une application bestiale.
Drôles de hadj. Drôle de pèlerinage au fond d'un cul de basse-fosse, zèle inconcevable..
"On affame bien les rats". Abdelaziz Mouride, Editions Tarik |
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 | Dessine-moi l'horreur
Samedi 16 Juin 2007
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Ahmed Benchemsi (Jeune Afrique)
Condamné à vingt-deux ans de détention en 1977, un ex-prisonnier politique évoque, dans une BD, les années de plomb.
«Je hais ce livre. » Ainsi parle Abdelaziz Mouride de sa première bande dessinée, On affame bien les rats, à paraître le 29 mai chez Tarik Éditions. Au Maroc, l'ouvrage est pourtant appelé à faire date.
« J'ai eu la nausée pendant vingt-six ans, il fallait absolument que je me vide », commente l'auteur. Le dessin comme vomissement... Pourquoi ce titre ? Par dérision, si l'on ose dire en des circonstances si tragiques. Pendant la grève de la faim historique de 1980, les détenus politiques de la prison de Kénitra n'étaient pas les seuls à souffrir.
Les rats qui infestaient leurs cellules, surgissant de ces trous infâmes pompeusement baptisés « WC », étaient eux aussi privés de nourriture. « Ils étaient devenus aussi faméliques que nous. Solidaires de notre combat, en quelque sorte. »
Adbelaziz Mouride (50 ans) fut, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, l'un de ces militants d'extrême gauche durement réprimés par Hassan II. Parcours classique, en forme de calvaire : enlèvement, détention au secret, torture, accusation d'« atteinte à la sûreté intérieure de l'État », procès ubuesque, lourde condamnation, prison à Casa, puis à Kénitra, brimades, nouvelles tortures, grèves de la faim. Et puis, la libération, dix ans plus tard, et la (re)découverte d'un pays qui avait continué à vivre - et n'avait guère changé.
Comme tant d'autres, le jeune Abdelaziz croyait à la Révolution, rêvait de Mao et du « Che ». « J'ai vécu à fond la bêtise d'une époque, commente-t-il aujourd'hui. Et, d'abord, celle du régime marocain, qui nous prenait beaucoup trop au sérieux. Quelle menace pouvions-nous présenter, avec notre romantisme exacerbé ? S'ils avaient pu savoir à quel point nous étions dogmatiques - et donc inoffensifs ! Mais nous avions l'excuse de l'âge... » Mouride est l'un des fondateurs du « Mouvement du 23-Mars », ainsi baptisé en souvenir des émeutes de 1965, quand le général Oufkir, en équilibre sur le marche-pied de son hélicoptère, mitraillait allègrement la foule...
Le jeune homme n'a rien d'un orateur flamboyant, capable d'enflammer les foules juvéniles. Ni même d'un brillant étudiant : il suit sans conviction des cours d'économie, redouble à plusieurs reprises... Bref, c'est avant tout un homme d'action. Employé à mi-temps à la société des Cargos africains, il milite activement à l'Union marocaine du travail, creuset du syndicalisme marocain, donne des cours d'alphabétisation à la sortie des usines, distribue des tracts... Il n'écrit pas, ou peu, mais dessine. Certains de ses dessins sont publiés dans le journal du « 23 mars ». D'autres dans Al-Mounadil (« Le Militant »), l'organe du Syndicat national lycéen (SNL), fer de lance des émeutes de 1965. Tous s'inscrivent dans la plus pure tradition du réalisme socialiste : ouvriers en bleu de travail levant le poing, foules conquérantes bravant la tyrannie...
Plusieurs de ses proches sont arrêtés. Sa vie bascule : il plonge dans la clandestinité. Le 9 novembre 1974, il s'apprête à changer de planque pour la énième fois. Il repasse une dernière fois à son ancien domicile pour y récupérer quelques dessins. Il introduit la clef dans la serrure... et la porte s'ouvre toute seule. Les flics sont au rendez-vous. Grêle de coups, menottes, bandeau... C'est le début de l'enfer. Il a 25 ans.
Il est d'abord conduit au Derb Moulay Chérif, le célèbre centre de torture casablancais dirigé par le non moins célèbre Kaddour Yousfi. Le « Derb » regorge de militants gauchistes de la première heure, mais aussi d'illustres inconnus qui ont eu la malchance de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. Mouride se souvient d'un certain Waham, qui « perdit la raison pour n'en avoir pas trouvé, de raisons, à sa présence en ce lieu ». Le jeune homme faisait une véritable fixation : il voulait épouser la fille de Yousfi ! Plus il en parlait, plus il était fouetté. Et plus il sombrait dans la folie...
Pendant plus d'un an, Mouride subit toutes les formes possibles de torture. À demi-mort, il est totalement coupé du monde. Bien sûr, papier et crayons lui sont interdits. Ultime supplice... Pour tenir le coup, il sacrifie sa maigre ration de pain pour sculpter, dans la mie, de petites figurines qui l'aident à se souvenir de sa mère et de sa jeune épouse. À la prison de Kénitra, où il est transféré, en janvier 1977, à l'issue de son procès - au cours duquel ses camarades et lui seront, au total, condamnés à vingt-cinq siècles de prison ! -, les conditions de détention sont meilleures. Mais l'injustice est toujours aussi criante. Vexations, « frigo » au moindre prétexte... À la fin de l'année 1980, les prisonniers entament une grève de la faim pour obtenir le statut de prisonniers politiques.
Mouride, pour sa part, a été condamné à vingt-deux ans de réclusion. Très affaibli par son jeûne volontaire (il ne pèse plus que 30 kilos), il est de surcroît atteint d'apraxie, un trouble neurologique qui rend impossible toute coordination des mouvements. C'est ce qui pouvait lui arriver de pire : il n'arrive même plus à boutonner sa chemise, alors dessiner... Pour corser le tout, il devient brusquement aveugle. Il retrouvera la vue au bout d'un mois, mais la convalescence sera longue et pénible. « Quand je tournais la tête, le décor me suivait. Bien sûr, j'avais toutes les peines du monde à saisir un crayon. Mais c'est devenu ma raison de vivre, mon unique secours. Pour survivre, il fallait que je raconte mon expérience. Je n'en dormais plus. » Deux ans durant, les dessins étranges et terrifiants de Mouride sortiront de la prison dissimulés dans le double fond des paniers de nourriture remportés, une fois vidés de leur contenu, par les membres de sa famille (et celles d'autres détenus). À l'extérieur, un véritable réseau se met en place pour acheminer la BD à l'étranger, planche par planche. Édité très artisanalement, Dans les entrailles de mon pays paraîtra, en France, sous le pseudonyme de « Rahal ». Pas de héros ni de scénario : c'est un témoignage brut. Copié et recopié, le livre fait le tour du monde. Il est lu par Jimmy Carter, l'ancien président américain, atterrit aux Nations unies et dans toutes les grandes ONG spécialisées dans la défense des droits de l'homme. Le quotidien français Libération y consacre une pleine page, avec titre à la une. Pendant ce temps-là, ignorant tout de son succès, l'auteur entreprend une nouvelle oeuvre. Tout en continuant de lutter contre la maladie et le dépérissement.
Une vague de libérations intervient en 1984. Mouride est dans le lot. La reprise de contact avec la réalité est pénible. Il n'ose même plus traverser la rue : « le décor » le suit toujours... Dans sa confusion, il se sépare des quelques exemplaires de sa BD qu'il était parvenu à se procurer, ainsi que de ses dernières planches, sans même savoir à qui il les donne. Sa réinsertion sociale est pour le moins laborieuse, chaotique. Il dessine brièvement pour Kalima (« Parole »), un mensuel avant-gardiste qui tombera, en 1988, sous les coups répétés de la censure. Pendant presque onze ans, il vit d'expédients, vend quelques toiles, des caricatures, s'essaye au journalisme, en évitant soigneusement la politique marocaine, sur laquelle il porte un regard par trop désabusé. Il écrit même dans les pages culturelles du Temps du Maroc, hebdomadaire du très royaliste groupe Maroc Soir. Sa vie familiale n'est guère plus harmonieuse. Il finit par divorcer, puis se remarie. Mais son caractère cyclothymique reste une épreuve pour son entourage.
En juin 1999, la vie de Mouride bascule à nouveau. Lors d'une manifestation publique au complexe culturel Touria-Seqat, à Casablanca - où se retrouvent volontiers les anciens prisonniers politiques -, il rencontre Susan Slyomovics, professeur d'anthropologie au célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT). La chercheuse réalise une étude sur les écrits des prisonniers politiques marocains. Mouride lui parle de sa BD, regrettant de ne pas en avoir conservé quelques exemplaires. « Mais j'en ai, moi ! » lui répond l'Américaine, qui en a, en effet, déniché quelques-uns, en France, dans les cartons d'une association d'immigrés marocains. « J'étais dans tous mes états, raconte l'auteur. Je lui ai embrassé la tête, l'ai suppliée de me les montrer immédiatement. » C'est ainsi que, quinze ans plus tard, Mouride, tremblant d'émotion, redécouvre ses dessins de prison. Irrésistiblement, il éprouve le besoin de revivre tout ce qu'il a eu le plus grand mal à enfouir au plus profond de lui. Il demande un congé à durée indéterminée à son journal et s'enferme dans sa chambre avec son matériel et sa table à dessin. Les épreuves retrouvées ont beaucoup souffert des outrages du temps. Elles ne sont, de surcroît, pas très bien réalisées. Survolté, il décide de tout redessiner.
«Plus rien d'autre ne m'intéressait, j'en arrivais à oublier que j'étais un mari et un père... La seule personne avec qui j'entretenais encore des rapports était mon fournisseur de papier. » Tout remonte à la surface : les réflexes du prisonnier et même, dit-il, « les odeurs de la cellule ». « Avant, je n'arrivais pas à comprendre pourquoi rien ne fonctionnait dans ma vie. Pourquoi j'étais tellement imprévisible. Je m'étais imaginé que toute cette horreur était désormais loin derrière moi. Maintenant que j'ai tout revécu, tout redessiné, j'ai un regard neuf sur ma femme et mon fils. »
La nouvelle version de l'ouvrage a donc été publiée, sous un nouveau titre (On affame bien les rats), par Tarik Éditions, que dirige Marie-Louise Belarbi, libraire et grande figure de la scène culturelle casablancaise. La même maison publiera, dans les prochaines semaines, la traduction française d'El-Ariss, du poète Salah el-Ouadie, un témoignage tragi-comique sur la torture (J.A. n° 2030). Pour la BD de Mouride, les soutiens se sont multipliés. Le Forum marocain pour la Vérité et la Justice, qui défend les intérêts des victimes de la torture et des enlèvements politiques ne lui a pas ménagé son soutien. La préface est d'Abderrahim Berrada, célèbre militant des droits de l'homme (qui participa, en tant qu'avocat, au procès de 1977) et la postface d'Abdelhak Serhane, écrivain non moins célèbre, réputé pour la férocité de sa plume. Consécration ? Pas pour Mouride. « Je ne suis pas fier d'avoir été torturé, assure-t-il. Je ne veux pas être un héros, mais publier cette BD était nécessaire. Aujourd'hui, je veux juste essayer de vivre en paix. » Y parviendra-t-il, enfin ? Le plus dur sera sans doute d'expliquer tout cela à son fils, Jad, 6 ans et demi. « Un jour que j'étais à ma table à dessin, il s'est approché et a pointé du doigt une case sur laquelle figurait un policier en train de battre un prisonnier. Il m'a demandé : "Papa, c'est qui le méchant et c'est qui le gentil ?" Je n'ai pas su quoi répondre... »
- 23 mai 2000 - |
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